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GENÈVE | PROTECTION DES MINEURS: L’ARSENAL MEURTRIER DES EXPERTISES PSYCHIATRIQUES


Liviu Poenaru, Ph.D., psychologue


Dans le cadre du processus de protection des mineurs, le rôle d’expert psychiatre/psychologue est certainement un défi pour un clinicien appelé (contre rémunération) à se mettre souvent dans le camp adverse du point de vue éthique, à savoir ne pas réster fidèle au serment d’Hippocrate, ni a une déontologie fondamentale visant, par tous les moyens, le bien-être des malades. “Dans toute maison où je serai appelé, je n’entrerai que pour le bien des malades. Contrairement à cet engagement qui représente la matrice de la pratique médicale, l’expert psychiatre/psychologue est invité par un juge à témoigner, à l’aide de ses connaissances et de ses observations, contre le bien-être de certains parents privés contre leur volonté de leurs enfants. Primum non nocere (en premier, ne pas nuire) perd ainsi sa valeur matricielle et génère, comme en témoignent de nombreux parents, une cascade de traumatismes accompagnée de graves conséquences sanitaires, humaines, juridiques, financières, sociales, professionnelles, etc. Ces préjudices infligés aux parents ne sont jamais identifiés, évalués, reconnus, réparés. La confidentialité des données médicales est également compromise, puisque les résultats d’une expertise sont discutés dans la cour de justice, face à de nombreux acteurs, tandis que ces informations médicales circulent au sein d’un réseau d’intervenants de la protection de l’enfance et autres professionnels qui gravitent autour de la problématique. L’expert est-il encore un expert de sa profession s’il provoque une cascade d’effets contraires à ce qui constitue l’essence de son métier? Qu'est-ce qu'il prédit, en termes de validité de ses connaissances, s'il produit une longue série d'effets dévastateurs?


Le supplice pénal ne recouvre pas n’importe quelle punition corporelle : c’est une production différenciée de souffrances, un rituel organisé pour le marquage des victimes et la manifestation du pouvoir qui punit ; et non point l’exaspération d’une justice qui, en oubliant ses principes, perdrait toute retenue. Dans les « excès » des supplices, toute une économie du pouvoir est investie. Michel Foucault (1975), Surveiller et punir.


A Genève, les experts psychiatres/psychologues travaillant avec le Tribunal de protection de l’adulte et de l’enfant (TPAE), sont contestés par de nombreuses entités: associations de parents, médecins, psychologues, avocats, la Commission des Droits de l’Homme du Grand Conseil genevois, etc. La radiotélévision suisse a également enquêté sur la collusion entre juges et psys ayant comme effet le déchirement des familles. Les expertises à notre disposition témoignent généralement d’une absence d'intégrité scientifique et d’honnêteté intellectuelle dans le sens d’une discussion du background théorique qui justifie les observations et les décisions. Elles témoignent également de l’absence d’un esprit scientifique qui discute, en plus des résultats, les biais de la rencontre expert-expertisé, les limites de leurs positions et les explications théoriques alternatives permettant d’élargir les angles de compréhension d’une situation. Elles témoignent d’une absence de données quantitatives, laissant supposer que les analyses se basent uniquement sur des appréciations qualitatives subjectives.


Or, en tant qu’expert, un psychiatre/psychologue se doit à la fois d’être honnête comme tout témoin, et de fournir pour discussion (et pour guider le juge) des données récoltées dans l’esprit scientifique le plus strict et le plus complet, respectant les critères de base d’une philosophie des sciences (en l’occurrence sciences humaines et sociales). Un de ces critères est l’objectivité, autrement dit la capacité à identifier, à discuter et à interpréter les biais, les préjugés, les croyances, la pluralité des facteurs en jeu, etc. Au lieu de multiplier les regards scientifiques, les experts multiplient les témoignages de divers intervenants (éducateurs de l’enfance, médecins des parents et/ou des enfants, etc.). Tout en élargissant les angles de vue, ces experts font passer la pluralité des témoignages pour de l’objectivité, de la validité (démontrée généralement par la triangulation théorique) ou encore pour du raisonnement scientifique. Les incertitudes, les probabilités et la perspective critique propres à la logique scientifiques sont totalement occultées comme si les pistolets étaient déjà chargés et prêts à tirer sur toute personne vulnérable ou désignée comme potentiellement vulnérable par le système de « protection ».


“Validity has been sacrificed to achieve reliability. DSM diagnoses have given researchers a common nomenclature—but probably the wrong one. Although creating standardized diagnoses that would facilitate research was a major goal, DSM diagnoses are not useful for research because of their lack of validity” (Andreasen, 2007).


Les défaillances en termes d’objectivité et de validité semblent aboutir à des conséquences fatales pour les adultes et les enfants concernés et sont vécues par les victimes comme un véritable abus psychologique. L’expert, dans ces contextes, est supposé savoir par défaut, sans argumentation de son savoir. Mais ne s’agit-il pas d’un registre totalitaire de la connaissance? Sommes-nous en train de justifier une omniscience et une violence personnelle par de graves diagnostics psychiatriques? Au lieu de guider les décideurs par leurs connaissances, leurs questionnements et leur bienveillance, comme si on guidait une équipe de recherche en analysant les avantages et les inconvénients d’une manipualtion (qui met en danger des personnes), les experts se substituent au juge (Bensussan, 2007), décident, préconisent les séparations et les visites aux points rencontres, stigmatisent, traumatisent et projettent sur les expertisés les failles de leur dispositif ainsi que leur propre toute-puissance. C'est une confusion totale entre science, expertise médicale et droit!


Les questions des experts sont souvent orientées de manière à confirmer un diagnostic qu’ils semblent déjà avoir posé. Parfois, ils écartent ce qui ne leur convient pas. L’expertise est souvent rédigée à la manière d’un puzzle où l’on a sélectionné les pièces qui intéressent pour les assembler afin d’arriver à la conclusion voulue”, note Me Olivier Seidler dans Le Temps (Lugon, 2019).


Se pose donc la question d’une malhonnêteté par défaut, par ignorance ou par collusion pour des liens d’intérêt avec les tribunaux qui mandatent certains experts en particulier et qui sont donc une source de profit pour ces derniers qui s’alignent (consciemment ou inconsciemment) avec des décisions prises au prélable sur la base de critère autres que scientifiques et humains.


Rappelon qu’un rapport du Belgian Superior Health Council publié par la revue scientifique The Lancet (Vanheule et al., 2019) propose une série de recommandations et mises en garde concernant l’usage des catégories du DSM, destinées aux cliniciens et aux décideurs politiques:

  1. adopter par défaut des approches non problématisantes et non médicalisantes des plaintes ou des crises mentales car elles peuvent exprimer des problèmes existentiels et sociaux ;

  2. écouter attentivement les expériences subjectives ;

  3. apporter une aide et un soutien aux plaintes ou aux crises mentales sans qu'un diagnostic formel ne soit posé comme condition préalable ;

  4. en plaçant au centre du diagnostic et du traitement le point de vue des personnes souffrant de troubles ou de crises mentaux et la manière dont elles donnent un sens à leur vie ; et

  5. en formulant un cas en accordant une attention particulière à la manière dont, entre autres, les facteurs mentaux, existentiels (donner et perdre du sens), biologiques, sociaux et culturels prennent forme.


Enfin, un diagnostic psychiatrique sous-entend la présence d’une souffrance subjective notable et invalidante, sur le plan physique, psychique, social, professionnel, etc. Lorsque les personnes concernées présentent un parcours de vie qui ne semble pas avoir été significativement altéré par des facultés mentales et des comportements dysfonctionnels, un diagnostic peut avoir valeur de discrimination entrainant une véritable exclusion sociale et professionnelle, une perte du sens de son existence (lorsque le lien avec son enfant a été perdu), un appauvrissement des ressources personnelles, etc. Souvent ces conséquences sont utilisées par le réseaux d’intervenants pour confirmer la maladie des parents et les prédictions des experts. Une boucle rétroactive se crée, dans laquelle les parents sont instrumentalisés par la négligence et la malveillance des spécialistes en « protection » systémiquement persuadés du bien fondé de leurs attitudes. Ainsi, en dehors des recommandations soulignées par Vanheule et al. (2019) et de critères scientifiques rigoureux, le diagnostic psychiatrique peut avoir valeur d’arsenal meurtrier créé par un pouvoir qui pervertit l’identité des professionnels, les faisant perdre les fondements de leur métier. Et si un médecin, pour exercer une action dirigée par un autre corps de métier, doit renoncer aux outils et aux principes de base de sa profession, est-il encore un médecin? Qu’est-ce qu’il est donc? Une arme de guerre?


Le Centre universitaire romand de médecine légale (Hôpitaux universitaires de Genève) a été la cible de multiples critiques concernant la qualité des expertises psychiatriques. Deux audits confirment la qualité des expertises, annoncent les HUG sur leur site, qualité qui correspondrait aux « standards recommandés par la littérature scientifique suisse, française et anlgo-saxonne ». En réponse à cette annonce, Le Temps (Lugon, 2019b) commente : « Des doutes pèsent quant à la neutralité des experts qui ont blanchi la doctoresse des HUG dans les affaires de garde d’enfants. Le conseiller d’Etat Mauro Poggia pourrait recommencer le processus à zéro. » Peut-on néanmoins mieux connaître ces standards et poursuivre leur discussion ?


En conclusion, il semble impératif qu’un véritable débat soit ouvert concernant le rôle et les effets des experts psychiatres/psychologues dans un processus de protection des mineurs et des adultes actuellement exposé à de graves dérives systémiques. Ce débat doit par conséquent prendre en considération l’élaboration de protocols scientifiques stricts qui ne nuisent pas au devenir d’adultes et d’enfants.



Références


Andreasen, N. C. (2007). DSM and the Death of Phenomenology in America: An Example of Unintended Consequences. Schizophrenia Bulletin, 2007 Jan; 33(1): 108–112.


Bensoussan, B. (2007). Expertise en affaires familiales: quand l'expert s'assoit dans le fauteuil du juge. Annales Médico-Psychologiques, 165 (1), 56-62.


Lugon, L. (2019). Garde d’enfants à Genève: des avocats accusent. Le Temps.

Lugon, L. (2019b). A Genève, des soupçons sur un audit des HUG. Le Temps.


Poenaru, L. (2020). Psychopathologie du processus de protection des mineurs. In Analysis, revue transdisciplinaire de psychanalyse et sciences, 4 (2), 256-268.


RTS (2020). Temps présent : Juges et psys au cœur des familles déchirées.


Simons, P (2020). Medscape Article Reviews the Fatal Flaws of the DSM. Mad in America.


Vanheule, S. et al. (2019). Belgian Superior Health Council advises against the use of the DSM categories. The Lancet, 6(9).


 

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