PSYCHOPATHOLOGIE DU PROCESSUS DE PROTECTION DES MINEURS

 

 

Vous trouverez ci-dessous une série de dynamiques et mécanismes psychologiques relatifs au processus complexe dit de protection des mineurs tel qu'il est observé par les experts médecins, psychiatres et psychologues membres du Collectif Médical pour Parents d'Enfants Placés.

Le traumatisme inaugural et sa répétition

 

La séparation parent-enfant imposée par une instance administrative ou judiciaire, même si le lien affectif n’est pas préservé, représente, dans tous les cas de figure, un traumatisme. L’attaque du lien que représente cet événement inaugural est généralement déniée par les représentants institutionnels. Chaque rencontre avec un intervenant de la protection des mineurs réactive chez l’administré la souffrance psychique de cette blessure d’une séparation non voulue. De ce fait, chaque entrevue devient confrontation car se produisant sur un fond de défense psychique exacerbée, à impact émotionnel et comportemental douloureux. Chaque rencontre risque ainsi d’aboutir à des états de violence, tant du fait des administrés que des institutions. Un phénomène circulaire peut s’installer qui aggrave la douleur des parents, surtout des mères en réalité. Il devient difficile, dès lors, de distinguer les éléments psychopathologiques induits par la situation traumatique de ceux qui lui préexistent.

L’expertise psychiatrique traumatique

 

De nombreux parents sont victimes d'expertises psychiatriques manquant de rigueur scientifique. Leurs auteurs, médecins et psychologues, semblent ne pas toujours prendre toute la mesure des conséquences judiciaires, médicales et humaines de cet acte d’évaluation et de catégorisation. L’entrevue que devrait être l’expertise est par ailleurs biaisée par un climat conflictuel qui produit une non-rencontre ou un entretien artificiel, conséquence d'un cadre délétère où l’expert se replie sur des connaissances utilisées comme mécanismes de défense; l'ensemble du contexte ne rend pas compte de la réalité clinique. Ce que de nombreux parents décrivent, à la suite d’un diagnostic posé sur leur état psychique vulnérable, est un vécu d'enfermement dans un véritable labyrinthe, sans issue, semé d'angoisses, d’exclusions, de stigmatisations. Les mesures de curatelle qui sont parfois prises au regard des préconisations de telles expertises biaisées contribuent à̀ l'instauration de sentiments dépressifs et parfois à des idées suicidaires.

La double injonction/contrainte

 

En demandant aux parents de se soigner avant toute levée de la décision de séparation avec leur enfant, les institutions formulent en fait une double injonction de type double bind, situation paradoxale que Gregory Bateson (1956) considère comme facteur de mobilisation des défenses psychotiques. En effet, il est demandé aux parents d’entreprendre un traitement psychothérapique pour apaiser leur souffrance, et, dans le même temps, il leur est signifié la privation de ce qui donne sens à leur existence, à savoir vivre avec leur enfant. La violence symbolique de cette situation paradoxale peut constituer une maltraitance institutionnelle et générer, là encore, des attitudes réactionnelles post-traumatiques avec anxiété́, évitements phobiques, hypervigilance, troubles cognitifs, etc. Elle contribue au caractère schizogamique du processus : les intervenants ont tendance à confirmer que le parent est malade, tandis que ce dernier fait tout pour se soumettre aux injonctions. La double injonction institutionnelle fige l’incohérence et la perte de sens de la situation et obère toute chance d’évolution positive.

La pathologie bicéphale chez l’adulte et le mineur

 

Par pathologie bicéphale nous entendons une bipartition des éléments cliniques qui appartiennent conjointement à deux appareils psychiques en confrontation :

  • celui, individuel, du patient (l’histoire de son développement, sa personnalité);

  • celui, collectif, des institutions (pratiques psychopathologiques institutionnelles en lien avec le pacte dénégatif. Voir infra).

La conjonction de ces traits se condensent sur le patient lui-même par un phénomène de projections (c’est lui le malade) et d'interactions sous contrainte qui corroborent le registre schizogamique. Le patient devient en effet le porteur de traits institutionnels qui ne lui appartiennent pas. Il se voit assigné à une identité d’emprunt. Cette pathologie bicéphale pourrait-elle expliquer la récurrence des diagnostics de paranoïa et de délire dans les expertises psychiatriques ? Par ailleurs, cette bipartition de la psychopathologie est semblable chez l'enfant : il est à la fois porteur de son histoire infantile vécue dans le foyer familial et de celle des interactions entre ses parents et les institutions, cette dernière accumulant les doubles messages.

Les 10% de chance de traitement

 

Pour les parents, les conséquences psychiques de la double injonction mentionnée, ajoutées à la perte du sens de l’existence que constitue la séparation d’avec leur enfant, de la souffrance psychique de celui-ci du fait du placement, peuvent aboutir à une perte totale du sens de leur vie. L'expérience clinique montre que, dans ces conditions, il ne reste que 10% de chances de pouvoir leur venir en aide dans un cadre psychothérapique. Ce pourcentage se retrouve dans le déroulé des séances où seul un dixième du temps peut être consacré à la prise en compte du vécu intime, tout le reste étant occupé par le traitement des passages à l’acte lors d’interactions avec les intervenants institutionnels. Autrement dit, le clinicien traite davantage une réalité institutionnelle dysfonctionnelle aux effets envahissants, de même que ses pratiques inappropriées, que le patient lui-même. Dans ce cas de figure, celui-ci n’accède pas aux soins psychiques tandis que dans le même temps il lui est signifié combien un changement est attendu de sa part, sous peine d’être privé définitivement de son rôle de parent. Cette configuration particulière l’enferme ainsi dans une culture de la non-représentation de soi résistante aux interventions thérapeutiques. À titre de comparaison, la situation ressemble à celle d’un patient dans le coma qu’on tenterait de réanimer tout en le frappant à la tête. La confusion entre protection et violence est ici manifeste.

Le pacte dénégatif et les dénis en commun

 

Le traumatisme inaugural décrit précédemment fait l’objet d’un déni par les intervenants des réseaux de soins. Ce rejet commun constitue un pacte dénégatif selon l’expression de René Kaës (2014). Il est révélateur d'alliances inconscientes entre divers professionnels visant à maintenir un ensemble et à refuser de reconnaître la souffrance liée à la destructivité́ et à la violence fondamentale. "Lorsque les pactes dénégatifs se mettent en place sur la base du déni, du rejet et du désaveu, ils ont aussi d’autres conséquences : ils créent dans le lien, et en chacun de ses sujets, de l’énigmatique, du non-signifiable, du non-transformable" (Kaës, p. 121). Paradoxalement, ce type d’alliance génère du négatif supplémentaire, toujours plus aliénant et en spirale, comme nous le constatons dans les dynamiques décrites plus haut. Pour Kaës, ces pactes de rejet conduisent à des alliances perverses et des aliénations collectives pouvant se traduire par des folies communes, avec, en outre, une complicité qui concourt au renforcement et à la fixation du procédé délirant (Kaës, p. 127).

Une culture de la non-représentation et du passage à l’acte

 

Comme mentionné plus haut, le parent reste prisonnier d'une culture au sein de laquelle la représentation (de soi, de l'autre, des actes) reçoit à dessein un statut inaccessible, afin de maintenir le pacte dénégatif et de préserver les identités et les institutions. L'essentiel des échanges se traduit alors par des passages à l'acte (procédures, protocoles, papiers, emails, rapports, comptes rendus, rendez-vous avec les intervenants du réseau, enregistrements vidéo et audio, etc.). Les enregistrements des moindres faits et gestes par les institutions se traduisent, en miroir, par des enregistrements (audios parfois illégaux) que les parents opèrent eux-mêmes afin de contrôler un processus qui leur échappe et d'avoir des preuves de la maltraitance, des mensonges, des manipulations. Il en résulte une superposition d'éléments supposés probants qui entretiennent un climat conflictuel qui obère la relation et empêche la construction d'un consensus (accord sur le modèle de la methode Cochem, par exemple). Ainsi, la représentation de soi et d'autrui est mise à mal, obligeant le parent, par une réaction défensive, à rejeter le processus thérapeutique, comme pour ne pas penser l'impensable. Ce contexte protecteur peut prendre la forme d'une suradaptation à une culture exigeant une performance à se tenir hors représentation, constituée principalement d’actings.  

Pathologisation des traits réactionnels chez les enfants et réactions coercitives

 

Il arrive souvent qu'un enfant, lors de la séparation d'avec son parent après un droit de visite, développe des réactions émotionnelles et comportementales visant à se réadapter au contexte du placement, à gérer le conflit de loyauté́, à se défendre contre la souffrance induite par une nouvelle séparation (réactivant le traumatisme inaugural), etc. Il arrive malheureusement souvent que ces réactions soient interprétées dans le réseau d'intervenants de la protection comme une conséquence du trouble de la parentalité. Cette confusion mène à des coercitions (suppression ou réduction du droit de visite) de la position parentale considérée comme inadéquate. En réalité, dans la situation de souffrance qui est la sienne, l’enfant peut réagir de deux façons dans ces épisodes itératifs de séparation non voulue. Soit il est saisi d’un état émotionnel intense qui le déborde et le désorganise, induit une incapacité à éprouver l’expérience qu’il vit. Soit il réprime toutes ses émotions et creuse une sorte de vide sentimental qui risque de se prolonger sa vie durant. Ce contexte de maltraitance institutionnelle peut se surajouter à celle des parents, en sorte qu’il devient nécessaire d'évaluer les facteurs respectifs en jeu et d'accompagner sans stigmatisation parentale le passage d'un contexte à l’autre.

Suppression de l’intimité

 

Il est encore trop souvent préconisé que la rencontre parent-enfant ait lieu dans un cadre surveillé par des tiers (ou des caméras). Cela est généralement justifié par le diagnostic psychiatrique et par les protocoles de surveillance ayant comme objectif d'accumuler les preuves de fonctionnement/dysfonctionnement. Dans cette configuration la relation parent- enfant apparaît soumise à la tyrannie de tiers et peut être gravement entravée, ce qui laisse encore une fois des traces durables dans la mémoire de l'enfant, privé à répétition de la force du lien parental.

Une configuration exposée à toutes les projections

 

La configuration que nous observons se situe dans l'entre-deux de la torture psychologique et de l'acte légitime exercé par un agent de l'état. L'article 1 de la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants aurait pu être appliqué s'il n'était pas mentionné à la fin: "Elle ne comprend pas la douleur ou les souffrances résultant uniquement de sanctions légitimes, inhérentes à ces sanctions ou occasionnées par elles". Car les décisions et actes intervenant dans la protection des mineurs sont justifiés par ce que l'on appelle l'"intérêt supérieur de l'enfant"; il est dès lors possible de défendre l'argument d'une sanction légitime et d'une souffrance occasionnée par elle. Mais ce que nous essayons de pointer, en plus du problème philosophique et juridique posé par cet entre-deux, est la création d'une zone de flou interprétatif et perceptif aux conséquences médicales et interactionnelles. La psychologie nous enseigne que plus une image est floue, plus elle expose aux projections de tous ordres, dont les producteurs sont les institutions et les individus qui les constituent. Qui protège et comment protéger les parents de ces projections et de cet entre-deux? Pourquoi protéger des enfants si nous torturons, même légitimement, des parents? Cette nouvelle souffrance infligée aux parents ne se répercute-t-elle pas sur l'état des enfants?

Liviu Poenaru, Ph.D. Extrait de l'article (sous presse) Psychopathologie du processus de protection des mineurs, In Analysis, revue transdisciplinaire de psychanalyse et sciences (Elsevier Masson, Paris).

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