ENFANTS PLACÉS:

LA CONFUSION PROTECTION-VIOLENCE

INSTITUTIONNELLE

Liviu Poenaru, Ph.D.

Article sous presse, In Analysis, revue transdisciplinaire de psychanalyse et sciences, 2020.

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RÉSUMÉ

Contexte

Les moyens mis en œuvre par les pratiques visant la protection des mineurs sont hautement contestés par les parents, les professionnels de la santé, les avocats et les médias. À Genève (Suisse), les critiques dénoncent les effets spiralaires entrainés par la collusion entre experts psychiatres et juges, ainsi que la maltraitance psychologique à laquelle sont exposés parents et enfants. Ce travail interroge, à partir d’une pratique clinique psychothérapeutique auprès de mères d’enfants placés ou menacés de placement, la série de traumatismes générée par l’expertise psychiatrique et le processus dit de protection, en partant de l’hypothèse que ce dernier, en raison de son ancrage dans la violence fondamentale, développe une confusion protection-violence et une psychopathologie transfrontalière mobilisant les limites individuelles, institutionnelles et sociétales.

Objectifs

Il est premièrement question de décrire et de nommer un processus et des institutions qui échappent à la représentation car ancrés dans la violence fondamentale et qui sont à l’origine d’une clinique particulière dont les facteurs restent insuffisamment étudiés. Secondairement, l’auteur souhaite fournir aux parents et aux intervenants du réseau des clés de compréhension d’un processus qui tend à échapper à la mentalisation.

Méthode

L’auteur articule les particularités administratives et psychopathologiques du terrain institutionnel et clinique en fondant sa réflexion sur l’approche psychanalytique. Plusieurs expertises psychiatriques et des rencontres cliniques servent d’appui dans la compréhension de la dynamique globale du processus de protection.

Résultats

Les éléments cliniques apportés par les mères étudiées mettent sur la piste d’un traumatisme inaugural dénié (lié à la séparation forcée mère-enfant alors que la rupture affective n’est pas présente). Plusieurs décennies d’études scientifiques démontrent les effets traumatiques de la séparation mère-enfant ainsi que les conséquences psychopathologiques durables : PTSD, dépression, trouble des conduites, suicide, etc. La Cour des comptes (organe indépendant d’évaluation) confirme que les parents sont délaissés au sein du processus, tandis que les objectifs fixant les conditions d’un retour de l’enfant à la maison ne sont pas suffisamment établis. Quant au droit de l’enfant, il ne semble pas suffisamment respecté. Les expertises psychiatriques à notre disposition confirment les critiques avancées par les médias, les parents et les avocats : elles sont construites autour d’une accumulation de biais de confirmation et ne respectent pas les critères de l’étude de cas en recherche qualitative et quantitative. Le Service de protection des mineurs, institution qui se situe au cœur du processus, semble fonctionner sur la base d’un pacte dénégatif (Kaës, 2014) permettant l’existence du groupe à condition qu’un ensemble de représentations soient déniées, refoulées et rejetées.

Conclusion

Cette étude tend à confirmer l’hypothèse d’une confusion protection-violence générée par un système dont l’existence dépend de l’occultation de la violence fondamentale et de ses représentations. Elle permet une meilleure compréhension de la dynamique en jeu et de la cascade de traumatismes provoquée par les procédures de protection, tout en fournissant des clés théorico-cliniques pour une intervention plus adaptée auprès de parents d’enfants placés.

 

Mots-clés : protection des mineurs ; protection de l’enfance ; psychopathologie institutionnelle ; expertise psychiatrique ; psychanalyse.

Les mesures concernant la protection des mineurs peuvent être analysées du point de vue des enfants, des parents, des intervenants sociaux, des psychologues/psychiatres, des éducateurs, des familles d’accueil, des avocats, des curateurs, des juges, des normes sociétales et économiques qui introduisent une frontière entre le bien et le mal, entre les favorisés et les précaires, etc. Mon angle de vue est celui d’un clinicien psychothérapeute confronté régulièrement dans sa pratique au sein d’un centre médical (Genève) à plusieurs mères ayant vécu une séparation traumatique d’avec leur(s) enfant(s) en raison de mesures dites de protection. Ces dernières interviennent lorsque des mises en danger sont identifiables: violences conjugales (certaines fois relatives à une toxicodépendance), menaces envers l’enfant, négligence grave (insalubrité, carence de surveillance ou de soins), maltraitance (blessure, secousses, mutilations), danger psychique grave (punitions excessives, humiliations, etc.), abus sexuels, etc. La mise en danger est par conséquent évaluée par les entités autorisées (Service de protection des mineurs - SPMi - dans le cas de Genève) en accord avec les tribunaux et en vertu d’un cadre légal (international, fédéral, cantonal, jurisprudence, etc.). 

La protection de l’enfance est un terrain à multiples facettes, certaines visibles d’autres invisibles, masquées par des idéologies (théoriques et politiques), des collusions et des dénis collectifs. Les divers intervenants du réseau qui se constitue autour de chaque enfant sont en réalité confrontés à des effets spiralaires générant une souffrance intense du côté des parents (notamment lorsqu’il n’y a pas de rupture affective parent-enfant), du côté des enfants (qui disent leur souffrance plus ou moins bruyamment, en développant des troubles psychiatriques graves malgré les réseaux de soins et de protection constitués autour d’eux), tout cela associé à des souffrances, des échecs voire de la pathologie (burn out, dépression, anxiété) du côté des professionnels également. Ainsi, les effets secondaires des placements, inévitables dans la plupart des situations – par définition confrontées à la violence – soulèvent une série d’objections et de questionnements quant à l’efficacité et à la valeur protectrice de certaines interventions. 

La littérature relative à ce domaine s'étale des procédures standardisées d'évaluation en protection de l'enfance aux analyses critiques mettant l'accent sur les dérives, les arguments fallacieux des professionnels et sur l’évolution fréquemment catastrophique des mineurs concernés vers une violence extrême, des troubles psychiatriques, une déficience intellectuelle (Berger, 2014). Romano et Izard (2016) soulignent une série d'éléments qui entravent considérablement la protection des mineurs en ce début du 21e siècle marqué par une régression majeure dans ce domaine : les dénis, les instrumentalisations perverses des situations et des procédures, des référentiels professionnels biaisés, etc.

Si la littérature francophone concerne principalement la France, la Suisse suscite des objections très semblables. Le présent travail vise à décrire quelques traits saillants concernant la protection des mineurs à Genève, avec un focus particulier sur une population de femmes qui révèlent, dans le cadre de leurs séances de psychothérapie, une facette peu étudiée de la protection des mineurs : la cascade de traumatismes et maltraitances à laquelle sont soumis les parents au cours du processus de « protection », cascade qui met sur la piste d’une confusion protection-violence insuffisamment traitée car construite sur l’innommable rencontre avec la violence : fondamentale, institutionnelle, sociétale. Afin de comprendre ce contexte très complexe, je propose un aperçu des multiples problématiques préliminaires sous-tendus par un processus qui questionne conjointement la clinique de la séparation parent-enfant, les failles du système, le respect du droit de l’enfant ainsi que les collusions institutionnelles et idéologiques révélées par des expertises psychiatriques traumatiques, iatrogènes et exposant les « patients » à de multiples dérives. A Genève le SPMi (Service de protection des mineurs) étant en permanence au cœur du processus, je propose un bref décryptage des alliances inconscientes qui se créent autour de ce que je nomme « le traumatisme inaugural dénié » et des conséquences de ces mécanismes sur les intervenants des réseaux, les parents et les enfants.

La confusion protection-violence qui est au cœur de ce tableau vise à nommer une clinique transfrontalière mobilisant les limites individuelles, institutionnelles et sociétales. Bien que les femmes que je rencontre soient diagnostiquées et condamnées à de nouvelles violences à l’aide d’expertises psychiatrique, de traumatismes institutionnels et de stigmatisations répétées, je défends ici deux hypothèses :

  • Il existe, dans la majorité des cas, des éléments pathologiques d’avant le processus de protection (qui ne justifient pas toujours le placement).

  • Il existe une pathologie du processus de protection lui-même, co-construite par l’interaction entre les parents, les enfants et les institutions menant à une confusion violence-protection traduisant une série de dénis dans les élaborations institutionnelles fondées sur la violence.

 

PROBLÉMATIQUE, QUESTIONNEMENTS

Ma pratique clinique m’informe sur une des facettes du placement d’enfants qui demeure insuffisamment étudiée : la maltraitance et les traumatismes institutionnels successifs vécus par les mères qui ne sont pas en rupture affective avec leur(s) enfant(s). Je rencontre actuellement plusieurs mères expertisées par des services psychiatriques et qui sont accablées, condamnées par des diagnostics supposés justifier le placement: trouble borderline de la personnalité, trouble délirant, psychose paranoïaque, etc. Ce qui frappe, en les rencontrant, c’est non seulement la violence des diagnostics qui les accompagnent comme une identité sociale qui réorganise tous les liens, mais aussi la rencontre de femmes insérées dans la réalité, qui ne présentent rien de délirant; elles sont mobilisées par un intense désir maternel de rejoindre leur(s) enfant(s). On ne note donc aucune idée bizarre, peu crédible ou non avérée, qui soit affirmée avec conviction et ayant des effets sur les comportements, les émotions, l'adaptation à son environnement social et professionnel.

La présence d'un critère diagnostique doit être obligatoirement associée à une souffrance intense et source d'invalidité (de maladie). Dans les cas qui nous préoccupent, il est nécessaire de prouver de surcroît qu'il existe un lien entre le diagnostic et les compétences parentales. Notons néanmoins l’existence, sur le terrain, de deux perspectives psychiatriques opposées : l’une qui pathologise, condamne, traumatise et préconise la séparation parent-enfant, l’autre qui nuance, propose une élaboration, une relativisation des symptômes et des mesures appropriées.

Pour ce qui concerne les expertises psychiatriques mentionnées, la collusion entre psychiatres, psychologues et juges a été révélée, pour ce qui concerne Genève, par la Télévision Suisse Romande dans le cadre du documentaire Juges et psys au cœur des familles déchirées (RTS, 2020). Un collectif de parents (Printemps de l'égalité coparentale en Suisse) se réunit pour exprimer la colère contre des expertises injustes (voir reportage de la RTS et article du Temps. Je propose plus bas une brève analyse du caractère scientifique des expertises.

«Nous ne sommes pas étonnés que ce thème débarque sur la place publique. Car nous constatons aussi que ces expertises cristallisent les positions et qu’elles permettent rarement de préserver le lien entre enfant et parent comme il le faudrait», affirme Me Diane Broto dans Le Temps. "Selon les avocats, nombre d’expertises confiées au Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) sont parfois le fait de médecins sans titre FMH en pédopsychiatrie ou en psychiatrie adulte et sont avalisées par une doctoresse qui n’a pas toujours elle-même rencontré les familles", on lit encore dans le même article. Le Temps également annonce le 26 février 2020: "Le nombre de séparations conflictuelles est en hausse, et les parents se tournent de plus en plus souvent vers l'Etat pour arbitrer leur conflit et trancher sur la question de la garde des enfants. Au risque que cet arbitrage se fonde sur des expertises psychiatriques contestables."

À titre d’exemple, une de mes patientes (insérée socialement et professionnellement) a reçu un diagnostic très grave signé par deux psychiatres… qui ne l’ont jamais rencontrée. Sa fille adolescente répète depuis des années (les rapports des acteurs du réseau le prouvent) qu’elle souhaite vivre avec sa mère et, par désespoir, ne cesse de vouloir mettre fin à ses jours. Hospitalisée à répétition en psychiatrie, la fille n’a pas la possibilité de recevoir la visite de sa mère pour un moment d’apaisement et de retrouvailles, car la mère elle-même est considérée comme délirante et paranoïaque, donc supposée contribuer à la détérioration de l'état de sa fille. Cette situation est vécue comme une torture, tant par la mère que par la fille, et ne fait qu'aggraver les facteurs de risque en jeu, tandis que les acteurs du réseau restent froids aux appels au secours. Car c'est le temps qui prouve, selon ces réseaux, si la mère est résistante ou si elle est un cas psychiatrique qui va finir par révéler ses failles à force de recevoir des coups. Qui protège, qui est la victime et qui est l'agresseur?

Mes patientes sont condamnées par un diagnostic psychiatrique qui entraine une cascade d'effets secondaires très dommageables pour leur santé qui sont déniés par les experts, par les tribunaux qui s'alignent avec la décision des psychiatres et des psychologues, et par les services de protection des mineurs chargés de veiller au bon déroulement du placement. Il est nécessaire de rappeler que les manuels diagnostics en psychiatrie (DSM, CIM) sont largement controversés pour leurs failles scientifiques et les liens d’intérêts qui sont attachés à leur élaboration. Notons qu’un rapport récent (Vanheule, S. et al., 2019) du Belgian Superior Health Council (Conseil supérieur belge de la santé) publie une série de recommandations et mises en garde concernant l’usage des catégories du DSM, destinées aux cliniciens et au décideurs politiques:

  1. adopter par défaut des approches non problématisantes et non médicalisantes des plaintes ou des crises mentales car elles peuvent exprimer des problèmes existentiels et sociaux ; 

  2. écouter attentivement les expériences subjectives ; 

  3. apporter une aide et un soutien aux plaintes ou aux crises mentales sans qu'un diagnostic formel ne soit posé comme condition préalable ; 

  4. en plaçant au centre du diagnostic et du traitement le point de vue des personnes souffrant de troubles ou de crises mentaux et la manière dont elles donnent un sens à leur vie ; et

  5. en formulant un cas en accordant une attention particulière à la manière dont, entre autres, les facteurs mentaux, existentiels (donner et perdre du sens), biologiques, sociaux et culturels prennent forme.

 

Les récits et les affects de mes patientes semblent révéler qu’elles sont confrontées à des abus de pouvoir dont les raisons conscientes et inconscientes, individuelles et collectives sont obscures à première vue. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’aller plus loin dans ma compréhension d’un processus de protection qui choque lorsque nous sommes confrontés à ce type de clinique. Mais au-delà du choc, c’est l’innommable qui l’emporte, avec le risque que le clinicien soit contaminé par la série de dénis qui mobilisent le processus et qui représentent autant de freins pour la guérison ou l’élaboration psychologique des facteurs et des dynamiques spécifiques en jeu.

Quelques premières questions émergent. S’agit-il de la violence fondamentale d'une société qui ne pourra jamais résoudre les traits primitifs qui la constituent? Est-ce la suite d'un chapitre sombre de l'histoire sociale de la Suisse qui a reconnu les victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance et de placements extrafamiliaux d'avant 1981. S'agit-il de l’éternelle haine contre les femmes et d’une prise en otage pour réaffirmer le pouvoir d'une société qui contrôle le "mal" qui menace l'ordre normatif? S'agit-il de la collusion capital-état? Est-ce une manière d’affaiblir à nouveau celles qui ont été désignées comme le “sexe faible” afin de renforcer la norme dictée par la suprématie masculine blanche? Est-ce une exploitation de la misère et de la souffrance? Est-ce l’effet d’une aliénation collective ? Est-ce une manière de justifier une torture indissociable de l'acte de placement et qui touche psychologiquement tous les acteurs en jeu? On assisterait alors en permanence à une projection sur les mères tout particulièrement de la violence inhérente au processus et qui, paradoxalement, alimente et justifie le processus. Ce qui frappe encore, c’est que dans les cas que je traite actuellement en thérapie les expertes et les juges sont toutes des femmes…

Aussi, quels sont les liens entre le placement des enfants aux États-Unis à la frontière (border) avec le Mexique et ces femmes que l’on veut borderlines et délirantes, indésirables, souvent défavorisées, que l’on place à la frontière entre le bien et le mal pour consolider une nouvelle fois les normes qui régissent une société? Les décisions de l'administration américaine ont visé à donner un message clair aux migrants: tolérance zéro en matière d'immigration vs punition par séparation des familles. Ainsi, les enfants sont envoyés en garde à vue ou en famille d'accueil, les parents sont étiquetés comme criminels et envoyés en prison. Toutes les patientes que je traite et qui ont subi des mesures de protection associées à un diagnostic psychiatrique vivent ce dernier comme une condamnation à vie les enfermant dans une catégorie dévalorisante, stigmatisante, indigne aux yeux de la société. La vie peut ainsi perdre tout son sens. Le placement des enfants, aux USA, en Suisse ou ailleurs, est-il un angle mort autorisant la projection d'une violence sur des boucs émissaires, violence ayant ses origines dans un malaise sociétal d'une autre nature? Est-ce le résultat d'une politique des frontières qui traduit une limite menacée? Prendre des enfants en otage pour les ramener en-deça de la frontière-limite, du côté de la normativité, est-ce une manière de mettre la main sur les futurs moyens de production (Preciado, 2019) de l'économie capitaliste? La perspective vise-t-elle la structuration, l'aliénation ou les deux à la fois?

 

CLINIQUE DE LA SÉPARATION MÈRE-ENFANT: UNE CASCADE DE TRAUMATISMES

Les démarches administratives, médicales et éducatives qui interviennent ont donc comme objectif principal la protection des enfants. Il est en revanche jamais mentionné qu’une séparation mère-enfant peut produire un Syndrome de stress post-traumatique à la fois chez les mères et chez les enfants. A cela s’ajoutent généralement des dépressions et des anxiétés généralisées, des troubles du comportement, des tentatives de suicide, des troubles du sommeil, une perte du sens de la vie, etc. (Fergusson, Horwood, Lynskey, 1994; Grant et al., 2014; Bick, Nelson, 2016; Pearl, 2018). Des facteurs préexistants sont ainsi renforcés et polarisés par de nouveaux facteurs traumatiques générés par des modifications majeures du contexte de vie. La réparation des dommages psychologiques provoqués par ces séparations peut prendre des années; certains effets sont irréversibles. Aussi, à propos des effets spiralaires observés, les conséquences d’une séparation peuvent accentuer la fragilité des mères, aspect souvent utilisé contre elles afin de justifier le placement.

Les effets psycho-biologiques de la séparation mère-enfant, comme suggéré plus haut, sont connus depuis plusieurs décennies dans le domaine des sciences, de la psychologie, de la psychanalyse et, plus récemment, des neurosciences. S. Freud a beaucoup insisté sur l'importance et la qualité des relations précoces dans la construction pulsionnelle de l'individu. À la suite, J. Bowlby, dans la lignée des travaux de R. Spitz, est d'avis que le nourrisson et le jeune enfant doivent vivre une relation chaleureuse, intime et continue avec sa mère (ou son substitut permanent) dans laquelle tous deux trouvent satisfaction et plaisir; le fait de ne pas le faire peut avoir des conséquences importantes et irréversibles sur la santé mentale des enfants.

Qui peut garantir que les enfants placés vivent des relations chaleureuses et stables, bénéfiques pour leur développement? Dans sa thèse de doctorat dédiée à la qualité de vie des enfants placés en foyer, Toussaint (2014) compare la perception de l’enfant (à propos de sa qualité de vie) à celle des adultes. Il apparaît que les enfants accueillis présentent une qualité de vie altérée dans un grand nombre de domaines comparativement aux enfants tout-venant, et ce, quel que soit l'évaluateur. La causalité en jeu est, naturellement, très complexe. Gardons néanmoins à l’esprit que la qualité de vie est altérée, ce qui signifie que le placement en foyer ne répond pas forcément à sa principale mission.

En revanche, peu d'études se penchent sur les effets observés chez les mères, qui vivent ces séparations, si elles surviennent contre leur gré et s’il n’y a pas de rupture affective, comme si elles avaient perdu leur enfant dans un accident et ne savaient toujours pas s'il est vivant ou non. Pour ces raisons, la séparation mère-enfant (telle que je l'entends dans mes consultations) peut s’apparenter à une torture psychologique répondant aux critères établis par United Nations Convention Against Torture (Article 1). Vue de cet angle, la torture est un acte:

  1. qui cause de graves souffrances physiques ou mentales; 

  2. qui est fait intentionnellement; 

  3. qui est effectué dans un but de coercition, de punition, d'intimidation ou pour une raison discriminatoire;

  4. qui est agi par un agent de l'État ou avec le consentement ou l'assentiment de l'État (United Nations, 1984).

 

Les mères que je rencontre sont exposées à une cascade de traumatismes dont il n'est jamais fait question dans les expertises psychiatriques ou dans les rapports d'audience. Le placement d'enfants et la séparation mère-enfant, notamment lorsque les protagonistes s'opposent à cette intervention et que l’attachement est intacte, génèrent un premier stress post-traumatique d'origine institutionnelle tant chez l'enfant que chez la mère. Cela est inauguré, par une intervention musclée, parfois en présence de la police et de représentants de la protection des mineurs. Une autre de mes patientes me raconte qu'un jour, 5 ans en arrière, elle vient de rentrer de la piscine avec ses deux enfants, la police sonne à la porte, elle ouvre, on la colle contre un mur en lui expliquant qu'elle est une mère négligente, on lui prend les deux enfants et la torture se poursuit encore aujourd'hui puisqu'elle est qualifiée de délirante et paranoïaque elle aussi et n'a pu récupérer qu'un seul de ses enfants. Ce qui signifie que pour l'un d'eux elle est une bonne mère, pour l'autre elle est une mère dangereuse. Des années après elle revient sur cette scène inaugurale très traumatique, donnant les détails de son sang qui coule sur le mur car un des policiers lui avait cassé les ongles en l'immobilisant, tandis que les enfants hurlaient en l'appelant...

Le second stress post-traumatique est généré par les résultats des expertises et le diagnostic posé (trouble borderline, personnalité délirante, paranoïaque, etc.). Les femmes rencontrées au sein de ma consultation vivent une détresse et une anxiété intenses semblables à celles produites par un abus ou des accidents de la route. L'ensemble de leur identité et le sens de leur vie sont profondément perturbés par l'expertise psychiatrique et ses conséquences juridiques, sociales, affectives, financières.

Selon mes observations fondées sur les récits de mes patientes, les actions et conséquences susmentionnées entrainent une longue série d'effets très dommageables pour la santé des personnes: humiliations, exclusions, stigmatisations, précarisation, violences institutionnelles à répétition, collusions et alliances conscientes et inconscientes entre les intervenants du réseau (chez qui la vulnérabilité peut susciter de la haine et de la destructivité) afin de préserver le lien entre eux, conflits interpersonnels, défenses collectives, etc. Il se crée ainsi une bulle spéculative sur le modèle des bulles économiques, dont ressortent gagnants, a priori, les réseaux de professionnels qui se créent autour de la misère: psychologues, psychiatres, logopédistes, ergothérapeutes, éducateurs, curateurs, avocats, juges, intervenants du SPMi, etc.

Un autre effet majeur mérite d'être pointé ici: ces femmes sont accablées par des dettes liées aux frais d'avocats, de justice et d'expertise démontrant que vouloir récupérer son(ses) enfant(s) expose à de nouveaux traumatismes et coercitions financières. Pour l'une de mes patientes, ces dettes dépassent les 100'000 francs suisses. Comment se fait-il que ces facteurs ne soient jamais pris en considération dans l'analyse des experts qui réduisent les défenses observées à des troubles de la personnalité? Se défendre vis-à-vis d'une réalité traumatique et face à des représentants de cette réalité est-il un trouble délirant?

CONSTATS DE LA COUR DES COMPTES 

La Cour des Comptes (organe suisse d'évaluation indépendant) publie en 2016 un rapport-évaluation intitulé Protection des mineurs: mesures liées au placement. Au sein de ce rapport sont clairement exposées les procédures, les grilles d’évaluation et les modalités permettant le placement d’un enfant. Ce travail pointe l’immense complexité du terrain et met l’accent sur certaines faiblesses des approches appliquées. Je cite ici quelques constats:

  1. Lors du placement d’un mineur, le potentiel d’évolution des parents et les attentes à leur égard ne sont pas clairement formalisés. De ce fait, le retour du mineur dans sa famille d’origine n’est pas favorisé (p. 67).

  2. Le fait de « mettre les enfants sous cloche » engendre une rupture des liens fondamentaux entre un parent et un enfant. Pour un tout petit, la rupture affective que provoque son placement peut être particulièrement problématique ; les mineurs peuvent vivre le placement comme une situation d’abandon de la part de leurs parents (p. 74-75).

  3. Les parents ressentent une grande tristesse, un grand vide ainsi qu’un sentiment de culpabilité voire de désespoir suite au placement de leur enfant (p. 75).

  4. Le soutien à la parentalité qui est fourni ne permet pas réellement de répondre aux problématiques liées à la précarité que rencontrent les familles des mineurs placés. De plus, le suivi assuré par le réseau de protection des mineurs est axé sur l’évolution du mineur en danger dans son développement alors que c’est l’évolution de son cadre familial qui conditionne son retour dans sa famille. Ainsi, les objectifs fixant les conditions d’un retour à la maison ne sont pas suffisamment établis avec les parents (formulation de modifications attendues ; fixation d’un calendrier de mise en œuvre des objectifs ; mise à disposition de ressources financières, de mesures de soutien et d’encadrement (p. 75).

  5. En centralisant ses ressources et ses efforts sur la mise sous protection des mineurs en danger dans leur développement, la politique publique en matière de protection des mineurs délaisse la prise en charge et le suivi des parents d’enfants placés. Malgré l’accompagnement des parents durant le placement de leur enfant, le faible soutien à la parentalité qu’offre la politique publique représente un risque pour les autorités puisqu’il est susceptible d’engendrer des placements longs et coûteux sans offrir de réelles perspectives de retour du mineur dans sa famille d’origine (p. 81).

  6. La mise en œuvre de la politique publique de protection des mineurs ne saurait se limiter à l’éloignement du danger. Les responsables du problème sociétal que la politique publique cherche à résoudre sont en effet les parents maltraitants ou empêchés, lesquels devraient dès lors être désignés comme groupe cible de la politique concernée. Or, le placement du mineur, qui est un instrument de cette politique, désigne comme groupe cible les mineurs en danger dans leur développement sans chercher à modifier le comportement des responsables du problème sociétal (p. 89).

  7. En 2015, les subventions accordées aux fondations et associations (FOJ, AGAPE, ASTURAL, EPA) qui gèrent les 346 places disponibles en foyers d’accueil se montaient à 46.7 millions. Durant la même période, 1.8 million a été consacré aux assistances éducatives en milieu ouvert afin de suivre 344 mineurs (p. 81).

 

La Cour des Comptes confirme un aspect fondamental qui est visible uniquement dans les consultations pour adultes: le délaissement de parents désespérés et ses effets sur la dynamique familiale globale, sur les coûts de l’assistance mobilisée et sur la péjoration des perspectives que l’enfant retourne rapidement dans la famille. Lorsqu'on réfléchit en termes de coûts, prend-on en considération, en plus du budget accordé aux fondations et associations, les montants des interventions externes (pédiatres, psychiatres, psychologues, logopédistes, intervenants sociaux, curateurs, juges, avocats, etc.)? A-t-on une estimation du coût global des placements?

DROIT DE L'ENFANT

Une autre question s'impose: Le droit de l'enfant est-il systématiquement respecté? Rappelons qu'en 1997 la Suisse a ratifié la Convention internationale de l'ONU relative aux droits de l'enfant (Nations Unies, 1989)et que, selon cette convention, les enfants sont considérés non pas comme des objets de préoccupation pour les adultes mais comme des personnes à part entière, dont les droits sont inscrits dans la convention: droit à l'égalité, droit au respect de l'intérêt supérieur de l'enfant, droit à la vie et au développement, droit de faire entendre son avis et de participer aux décisions. L'article 9 relatif à la séparation d’avec les parents concerne le droit de l’enfant de vivre avec ses parents à moins que cela ne soit jugé incompatible avec son intérêt supérieur; le droit de maintenir des contacts avec ses deux parents s’il est séparé de l’un d’entre eux ou des deux; les obligations de l’Etat au cas où il serait responsable des mesures ayant amené la séparation. Cet article stipule: Dans tous les cas prévus au présent article toutes les parties intéressées doivent avoir la possibilité de participer aux délibérations et de faire connaître leurs vues. Selon les dires de mes patientes, les enfants ne participent pas aux délibérations les concernant et leurs désirs ne sont pas pris en considération.

Naturellement, la réflexion philosophique devrait porter sur la notion d'intérêt supérieur de l'enfant (voir Brauckmann, Behloul, 2017 pour  une étude de la question), qui décide quels sont les intérêts de l'enfant et dans quels intérêts, ce qui peut mener à une reprise du pouvoir par l'état et à une annulation des autres droits par l'intermédiaire de diverses interprétations et preuves fournies par les acteurs des réseaux eux-mêmes employés de l'état (ce qui fait émerger de nouveaux conflits d'intérêts). Quels liens le curateur de l'enfant, généralement un avocat censé représenter ses droits, entretient-il avec les autres intervenants du système juridico-administrativo-politique? 

L’EXPERTISE PSYCHIATRIQUE: UNE ÉTUDE DE CAS BIAISÉE ET NON SCIENTIFIQUE

L'émission Temps présent mentionnée plus haut constate une série de problèmes posés par les expertises psychiatriques que dénoncent des expertisés, des avocats, des psychiatres, etc. En somme, quels sont les problèmes philosophiques et cliniques posés par cette démarche? Je voudrais en souligner quatre, à partir des expertises qui m'ont été transmises par mes patientes:

  • Il existe un décalage entre le rôle d’expert supposé connaître la vérité et le rôle d’expertisé qui active des défenses menant à une non rencontre et à une non-validité de l’évaluation.

  • L’événement central et potentiellement clinique est dénié: le placement de l’enfant et ses effets psychologiques.

  • L'ensemble est une accumulation de biais de confirmation visant à appliquer des catégories diagnostiques au détriment d'une vision holiste et d'une écoute de la subjectivité.

  • La perspective scientifique n’est clairement pas présente dans la récolte et l'analyse des données. 

 

Les expertises en ma possession tendent à confirmer les positions avancées par les critiques : elles sont fortement biaisées par une nécessité de prouver son expertise et ses connaissances afin de justifier sa fonction dans le processus et dans l’institution. Le vécu traumatique lié à la violence institutionnelle aurait dû être au cœur de l’expertise, mais semble dénié à la fois par les biais des psychiatres qui tentent de confirmer des critères diagnostiques et par l’hostilité des expertisés à l’égard d’un(e) des représentant(e)s d’un système reconnu depuis de nombreuses années pour sa violence, notamment lorsque des enfants sont placés contre le gré des parents. C’est comme si on était supposé analyser l’entité réelle A et nous analysons une entité artificielle B, co-construite par la relation conflictuelle générée par le processus et les acteurs en jeu. There is an elephant in the room, disent les Anglais, et l’on évite de le voir, de le nommer, de le discuter car source d’embarras. En d'autres mots, c'est comme si une personne amputée consultait un médecin qui refusait de voir l'amputation d'un membre, de l'intégrer dans l'anamnèse et d'en analyser les effets.

« Les questions des experts sont souvent orientées de manière à confirmer un diagnostic qu’ils semblent déjà avoir posé. Parfois, ils écartent ce qui ne leur convient pas. L’expertise est souvent rédigée à la manière d’un puzzle où l’on a sélectionné les pièces qui intéressent pour les assembler afin d’arriver à la conclusion voulue », note Me Olivier Seidler dans Le Temps.

Plusieurs biais peuvent être repérés: biais de confirmation (tendance à valider ses opinions auprès des instances qui les confirment, et à rejeter d'emblée les instances qui les réfutent), biais d'ancrage (centrer l'attention sur un symptôme ou un diagnostic sans tenir compte d'autres possibilités), biais de disponibilité (des diagnostics courants s'imposent à l'esprit plus facilement), réduction de la dissonance (réinterpréter une situation pour éliminer les contradictions), perception sélective (interpréter de manière sélective des informations en fonction de sa propre expérience/profession), biais de genre (les femmes sont perçues comme inférieures aux hommes), etc.

De mon point de vue, jouer son rôle d’expert - si ce rôle est vraiment nécessaire au sein du processus juridique - c’est faire preuve d’esprit scientifique vis-à-vis de l’étude d’un cas unique, à savoir: faire intervenir l’analyse qualitative, l’analyse quantitative, le holisme scientifique et la triangulation théorique. J’entends par holisme scientifique (terme issu de la philosophie des sciences) que chaque élément est relié à un tout systémique et dynamique, et qu’il est impossible de désigner de manière certaine les variables qui sont à l’origine d’un résultat observé, puisqu'un large ensemble de variables connus et inconnus entre en jeu. La triangulation théorique, quant à elle, permet une analyse qualitative d’un cas unique à l’aide de théories et compréhensions alternatives permettant d’augmenter la validité de ses conclusions. L'analyse qualitative se penche sur l'interprétation et le sens attribués aux éléments observés, tandis que l'analyse quantitative prend en considération les résultats de tests relatifs aux émotions, aux comportements, à la sociabilité, aux mécanismes de défense, etc. Enfin, le modèle biopsychosocial me semble incontournable dans toute approche médicale et psychiatrique, car ouvert à la conjonction de divers facteurs incontournables dans une lecture médicale, faute de quoi nous basculons dans des lectures totalitaires et conflictuelles. Je suis convaincu qu’une expertise ne peut se passer de cette complexité. En l’absence de cette perspective d’analyse, le travail de l’expert, comme le travail du scientifique, n’ont pas de validité en termes de connaissance (d’un cas unique) et relève du dogmatisme, des opinions et des interprétations personnelles.

Les expertises à ma disposition manquent d'intégrité scientifique car ne font appel ni à des données quantitatives, ni à une analyse holiste et triangulaire; elles se réduisent à une accumulation d'interprétations subjectives présentées comme objectives et autorisant des décisions du type: madame n'est pas apte à rencontrer ses enfants en dehors d'une surveillance par des tiers à raison d'une heure par semaine. Les auteurs de ces expertises avancent non pas par accumulation de probabilités et de limites discutables - comme un corpus scientifique qui se respecte - mais par certitudes et par affirmations toute-puissantes déniant la réalité vécue par mes patientes.

Ainsi, il est nécessaire, dans la plupart des cas, de tracer une ligne de démarcation qui sépare l’avant le placement de l’après le placement. La science, la clinique et la réalité sociale dénoncée par les parents dont les enfants ont été placés nous enseignent que le placement est un événement à la fois traumatique et s’instaure comme un tournant dans l’histoire de vie de la personne, reconfigurant tout son contexte de vie et ses liens à autrui. Créer une démarcation entre l’avant et l’après c’est repérer (sans dogmatisme) les problématiques présentes avant le placement et les conséquences catastrophiques (vécues comme une torture psychologique et symbolique) par les personnes. Cette ligne rouge redessine le tableau psychopathologique au sein duquel il est nécessaire de distinguer psychopathologie, révolte saine et compréhension des divers facteurs (sociaux, psychologiques, culturels) qui bouleversent les contextes de vie de ces personnes. Une approche intellectuellement honnête et scientifiquement valide devraient, de mon point de vue, prendre en considération toute cette pluralité, à laquelle doit s’ajouter une vision non problématisante soutenant les besoins effectifs de la personne, mettant l’accent sur l’évolution de la situation et les conditions d’une évolution.  Ces aspects, nous l’avons vu plus haut, ont été mis en évidence également par le rapport de Cour des comptes.

Les mères que je rencontre sont systématiquement envahies par des procédures administratives vécues comme une torture, son propre travail thérapeutique (comme son éventuelle réinsertion professionnelle) étant profondément parasité par des éléments externes qui empêche son évolution psychologique, pourtant nécessaire pour la suite du processus. Comment distinguer des éléments internes liés à la personnalité des éléments externes qui la parasitent indépendamment de son profil psychologique? Aussi, leurs enfants développent des troubles graves en lien à la fois avec un vécu primaire qui aurait pu être problématique auquel s'additionnent la séparation traumatique famille-enfant, l'hostilité ambiante à l'égard des parents au sein des institutions, des placements successifs dans plusieurs foyers qui introduisent de nouvelles ruptures affectives, des suivis psychologiques et psychiatriques avec des professionnels associés à un réseau hostile en interaction directe avec l'autorité qui dicte le placement, etc. Ainsi, lorsqu'une enfant refuse de se confier à sa psychologue car elle est associée à un réseau qui a déchiré sa famille (cette observation et issue d'une de mes interventions dans un réseau), quelles sont les stratégies pour s'assurer qu'un travail thérapeutique a lieu? Suffit-il de dire que la gamine est clivée et de sous-entendre qu'on assiste aux traces de son développement intra-familial dont la mère est la principale responsable puisqu'on a la preuve fournie par des experts qu'elle est malade? Tout cela rend les mères en effet malades et toute forme de rage ou d'opposition se retourne contre elles comme nouvelle preuve de leur dysfonctionnement.

Si la Suisse risque, avec les enfants placés au 21e siècle, de prolonger un sombre chapitre de son histoire sociale, la psychiatrie en prolonge un autre, celui attaché à des contradictions, des errements, des lubies, des impasses, des sadisations que notent Cyrulnik et Lemoine (2016). Ces auteurs sont d'avis que la psychiatrie, en France et dans le monde, a une histoire qui peut faire peur quand on l'examine de près. Décharges électriques infligées aux Poilus pour retourner au front pendant la Grande Guerre, expériences sur les fous pendant le nazisme, malaria comme guérison pour la psychose, enfermements abusifs en chambre d'isolement, camisoles chimiques font partie d'une longue série d'aberrations d'une discipline qui peine toujours à susciter la confiance. Le courant appelé antipsychiatrie considère par ailleurs que la psychiatrie n'est pas une spécialité de la médecine au même titre que les autres et que sa pratique est intrinsèquement illégitime, iatrogène et nuisible autant pour les personnes souffrant de troubles psychiques que pour la société en général. Je n'entrerai pas dans ce débat, mais je constate, à travers ma pratique, une longue série d'effets iatrogènes qui ne font que confirmer le caractère nuisible de cette approche lorsqu'elle est appliquée sans une culture scientifique (en termes de recherche qualitative et quantitative) suffisante.

SERVICE DE LA PROTECTION DES MINEURS (SPMi): UNE INSTITUTION ORGANISÉE PAR LE PACTE DÉNÉGATIF?

Le SPMi est un des membres d'une armée d'intervenants qui se constitue autour des familles soumises à une mesure de protection; parmi les autres acteurs du réseau publique, notons l'UMUS (Unité mobile d'urgence sociale), l'OEJ (Office de l'enfance et de la jeunesse), l'OMP (Office médico pédagogique), la Police, le SSEJ (Service de santé de l'enfance et de la jeunesse), le SASPL (Service d'autorisation et de surveillance des lieux de placement), le TPAE (Tribunal de protection de l'adulte et de l'enfant), le TMin (Tribunal des mineurs), le TPI (Tribunal de première instance), les foyers d'accueil, les écoles spécialisées,  etc. Ce large réseau vise à assurer une compréhension commune des risques encourus par les mineurs, des interventions complémentaires, la transmission et la centralisation de l'information.

Organisme responsable de la mise en œuvre de la politique publique de protection des mineurs, le SPMi intervient par diverses actions lorsque le bon développement de l'enfant est mis en danger. Si tout cela se justifie lorsque des preuves de gravité sont à disposition (violence, négligence, etc.), sur le terrain il semble que nous sommes dans des zones de gris qui ne justifient pas toujours des actions perçues par les parents (et tues par les enfants ou exprimées à travers des manifestations psychopathologiques) comme traumatiques. La série d'effets a été récemment dénoncée, comme mentionné plus haut, par la presse, la télévision, des associations de parents, avocats, psychologues et psychiatres, etc. Laure Lugon (Le Temps, le 29 février 2020) titre son article Garde d’enfants: le broyage institutionnel n’est pas une réponse; cela résume l'image que le SPMi offre actuellement auprès de la société, des familles et des professionnels de divers domaines.

Pourquoi le broyage? Nous avons vu que le SPMi (parfois en collaboration avec la police) organise une première séparation que j'appelle traumatisme inaugural (dénié); l'institution est toujours en première ligne dans le déroulement de l'ensemble du processus de protection. Il suit une autre cascade de traumatismes venus de la confrontation conflictuelle entre parents, SPMi, experts psychiatres, foyers, juges. Ce qui est censé être, du moins officiellement, une collaboration pour la protection de l'enfant (et le parent?) fait fausse route et se traduit par une guerre et une torture psychologiques aux conséquences néfastes non seulement pour les parents et les enfants, mais également pour les acteurs du réseau entrainés consciemment ou inconsciemment dans des alliances psychopathologiques. De mon point de vue, une dérive pathogène inévitable (générée par le traumatisme inaugural dénié) s'installe au sein du réseau dont tous les membres font les frais. "Les intervenants en protection de l'enfance vivent au quotidien des situations intenables et parfois ils craquent. Conséquences: absentéisme et burn-out. Le Service de protection des mineurs bat régulièrement les records de lʹÉtat en la matière" annonce la Radiotélévision suisse (2018). Laurence Bézaguet (Tribune de Genève, 2018) titre : La protection des mineurs perd encore son directeur. L’on note une succession inhabituelle de crises au sein du SPMi dont les collaborateurs font face à un énième changement de direction, note Bézaguet.

"C’est bien simple, ces boss ont une durée de vie moyenne d’à peine une année, ironise un assistant social. Or, passer si peu de temps à un poste aussi sensible et conflictuel, c’est vraiment trop court. » (…) Dans ce climat de grande lassitude, quantité de personnes tombent en arrêt maladie. (…) Ne se sentant pas soutenu par la hiérarchie, le personnel se couvre, assure une intervenante en protection de l’enfant. Plutôt que d’accompagner des parents en difficulté en leur donnant des outils éducatifs alternatifs aux coups, la direction dénonce systématiquement le moindre problème à la police. Conséquence: le service ne serait pas en mesure d’effectuer correctement sa mission" (Bézaguet, L., 2018)

Il serait intéressant de mieux décrypter les mécanismes inconscients à l'œuvre dans cette dynamique "intra-familiale" qui expose l'institution à des attaques, à des problèmes structurels, à une violence interne innommable et invisible, à une perte systématique de ses dirigeants-parents (au même titre que les enfants placés perdent leur parents) et à l'absentéisme. S'agit-il d'un effet en miroir, voir d'une culpabilité persécutoire partagée qui répercute sa destructivité sur la structure institutionnelle? S'absenter (absentéisme du personnel, départs des directeurs) est-il une manière de quitter une scène destructrice intolérable pour mettre une distance vis-à-vis de l'alliance collective, de ce qui est clivé et qui fait retour pour hanter l'inconscient systémique et individuel? Le traumatisme inaugural fait-il basculer tout le système dans des défenses pathogènes, déshumanisantes? Est-il possible de maintenir des alliances structurantes au sein d'un système fondé sur la négativité?

Dans tous les cas une menace de désorganisation pèse sur l'institution. Anne Emery-Torracinta, Conseillère d'état en charge du Département de l'instruction publique (Genève) dont dépend le SPMi, annonce (Tribune de Genève, 2020) le projet d'une réforme de l'institution. Est-ce que la nouvelle "forme" est-elle une nouvelle menace pour l'institution et permettra-t-elle une réorganisation de l'inconscient institutionnel? Parviendra-t-elle à donner une nouvelle forme aux éléments inconscients? Nous ne connaissons pas l'histoire "familiale" du SPMi pour confirmer nos hypothèses et interprétations; nous savons néanmoins que ses membres fonctionnent au sein d'une dynamique qui "attaque" des familles tout en générant des attaques en retour. Nombreux sont les parents qui affirment: "J'ai envie de mettre une bombe là-bas!" Cela révèle, à mon sens, des liens et des dynamiques qui semblent explosives, destructrices, paranoïaques et à la limite de la mort, donc bien loin d'une "protection" centrée sur l'écoute de la subjectivité, des besoins, du sens, etc.

Les principaux constats fondés sur ma clinique sont:

1. Le traumatisme inaugural est raconté par mes patientes comme un équivalent de scène de meurtre qui mobilise des fantasmes de meurtre; dans tous les cas une amputation a lieu traduisant la perte d'un membre (de la famille). Il n’y a pas de démarcation clinique, dans les procédures engagées, entre l’avant et l’après le placement.

2. Le traumatisme inaugural est refoulé, clivé ou dénié dans les réseaux de soin, signe d'un pacte dénégatif (Kaës, 2014) révélateur d'alliances inconscientes entre divers professionnels visant à maintenir un ensemble et à dénier la souffrance liée à la destructivité. "Lorsque les pactes dénégatifs se mettent en place sur la base du déni, du rejet et du désaveu, ils ont aussi d’autres conséquences : ils créent dans le lien, et en chacun de ses sujets, de l’énigmatique, du non-signifiable, du non-transformable" (Kaës, 2014, p. 121).

3. Suit une cascade de traumatismes pour parents et enfants générée par des liens destructeurs parents-enfants-institutions-professionnels au sein desquels souvent chacun dénie les besoins et l'identité de l'autre;

4. L'hostilité sociale, le tabou et l'isolement qui en découlent sont à l'origine d'une absence de partenariat entre le domaine de la protection des mineurs et la recherche universitaire transdisciplinaire, partenariat potentiellement producteur d'études et des recherches permettant un avancement des connaissances, le maintien d'une diversité de regards critiques et de la capacité de penser, ainsi qu'une meilleure compréhension des enjeux conscients et inconscients mobilisés par un contexte hautement pathogène, au sein duquel se croisent représentations, normes, violence fondamentale, politiques, collusions institutionnelles et capitalistes, etc.

En termes de psychologie collective, l'oubli du traumatisme inaugural a sa fonction en relation avec les alliances inconscientes et le contrat narcissique (Kaës, 2014); ces alliances se créent, organisent et caractérisent la consistance des liens qui se nouent entre plusieurs sujets garants du pacte visant à maintenir l'existence d'un groupe menacé par la destructivité interne et externe. Elles soutiennent ce que chacun, pour son propre compte, doit refouler, dénier ou rejeter afin de préserver le lien.

"Au plus près de l’expérience corporelle, émotionnelle et langagière, le contrat narcissique est mis en œuvre par la mère au nom de l’Ensemble. Ce dont la mère reçoit mandat, ce dont elle est l’actrice et le garant auprès de l’enfant, s’organise dans les rapports que le contrat narcissique entretient avec le pouvoir et l’autorité (culturels, religieux et politiques), eux-mêmes fondés sur des garants métasociaux. Parmi ces garants, le mythe et l’autorité jouent un rôle fondamental. Le contrat narcissique inclut ces garants dans ce qui le constitue : le discours de certitude fonde l’autorité ; c’est lui qui confère le caractère d’argument indiscutable, sacré ou universellement reconnu, qui prévaut sur tout autre. Cette autorité des valeurs reçues doit susciter l’adhésion, elle participe à la fois de l’organisation du lien social et de la structuration psychique" (Kaës, 2014, p. 63).

La mère ou le père étant défaillants, l'État semble se substituer de force, comme nous l'avons vu, pour proposer la réorganisation des contrats narcissiques avec l'ensemble de l'ordre social. "Pratiquement, la question est de savoir si le garant garantit effectivement un processus de symbolisation ou s’il engage une alliance aliénante, perverse, psychotisante" (Kaës, p. 64). Les effets pathogènes observés dans la dynamique des réseaux de professionnels mettent sur la piste d’un échec du pacte narcissique dans sa fonction symbolisante, puisque toute une série de représentations est déniée. Qu'est-ce qui est donc non symbolisé dans la transmission institutionnelle agie par le SPMi qui fait se succéder les directeurs (les pères de la grande famille institutionnelle)? Où se situe la disjonction entre un contrat qui assure l'appartenance à un ensemble et un contrat narcissique pathologisant? Quelles sont les injonctions aliénantes à l'origine d'une rupture entre le trans-générationnel et la synchronie avec ses contemporains?

Comme dans tout fonctionnement pathologique, le basculement dans l'aliénation tient à la fréquence et à l'intensité des mécanismes de défense immatures. Plus les représentations sont douloureuses, intolérables voire anéantissantes, plus les défenses mobilisées seront du registre immature. Or la représentation inaugurale est ici de type traumatique et donc à haut potentiel d'une organisation défensive pathogène, confronté systématiquement à son propre échec. Le traumatisme inaugural engage les acteurs en jeu dans un pacte dénégatif autorisant le maintien du groupe (le SPMi) et de son fonctionnement.

Kaës propose que le pacte dénégatif organise le lien intersubjectif selon deux polarités conjointes:

L’une se fonde positivement sur des investissements mutuels, sur des identifications communes, sur une communauté d’idéaux et de croyances, sur un contrat narcissique, sur des modalités conjointement consenties pour la réalisation de certains désirs, sur l’illusion génératrice d’espace potentiel. L’autre est organisée négativement sur les diverses opérations défensives qui, dans tout lien, sont requises de chaque sujet pour que le lien puisse se constituer et se maintenir, au risque de sa destruction : ces opérations défensives vont du refoulement au déni, du clivage au rejet (p. 120).

Le pacte dénégatif, dans cette perspective, est conclu par des couples, familles ou institutions par un scellement des inconscients; "leurs effets se manifestent dans les répétitions et les symptômes partagés, dans les objets bizarres ou énigmatiques, dans les acting (p. 120)." Dans tous les cas il existe un retour des contenus inconscients du pacte dénégatif qui échoue systématiquement à organiser ce qui est dénié: tout ne peut pas être absorbé, transformé. Paradoxalement, ce type de pacte génère du négatif supplémentaire, toujours plus aliénant et spiralaire, comme nous le constatons dans les dynamiques décrites plus haut. Pour Kaës, cela conduit à des dénis en commun, à des pactes de rejet, à des alliances perverses et des aliénations collectives pouvant se traduire par des folies communes, avec, en outre, la complicité des autres qui concourent au renforcement et à la stabilisation du délire (Kaës, p. 127).

L’aliénation, contrairement à la psychose, comporte et préserve un état de totale méconnaissance de la part de l’aliéné concernant l’accident survenu à sa pensée. En d’autres termes, “l’aliénation” est un concept qui n’est pensable que par un observateur extérieur. Le psychotique peut ignorer le terme “psychose” mais il lui reste possible de penser l’état de dépendance, d’exclusion, de conflit, de mutilation, imposé à son activité de pensée. L’aliénation présuppose un vécu non nommable, non percevable par celui qui le vit » (Castoriadis-Aulagnier, 1979, p. 38).

Dans les liens avec le SPMi nous constatons un maintien hors-représentation d'une réalité qui pourtant peut paraître manifeste lorsque l'individu n'est pas directement impliqué dans le déni collectif visant à rejeter les effets intolérables d'une catastrophe sociale. "Le « secret » face à des tiers, la scène de la coïncidence entre le fragment du réel et le fantasme, la stéréotypie dans la forme et le contenu constituent les fondements du contrat [pervers]" (Kaës, 2014, p. 134). Lorsque j'écoute la conversation entre un intervenant du SPMi et une de mes patiente qui refuse, un jour, de raccompagner sa fille au foyer après une visite au domicile de la mère, ce qui frappe c'est le discours stéréotypé de l'intervenant: "Madame, vous devez ramener votre fille, c'est la juge qui a décidé ainsi. C'est pas moi, c'est la juge. C'est la juge, Madame, qui décide, c'est pas moi. Vous n'aurez plus de droit de visite si vous ne ramenez pas votre fille." Ce qui frappe aussi c'est l'absence d'écoute et d'espoir ; aucune nuance ou alternatives ne sont proposées à la mère. L'alternative (de pensée, décisionnelle, théorique, idéologique) en tant que tiers est exclue car exposant aux représentations déniées.

Le déni fait la loi et la cohésion du système est fondée sur la souffrance et la destruction qui préservent son existence. Un réseau de souffrances se crée, consolidé et nourri par un système (dont le SPMi) qui s'autoalimente en preuves que tout cela doit être maintenu. Mais ce qui doit être maintenu c'est le groupe-réseau et ses alliances. Ce réseau construit autour de biais de confirmation vise donc à valider ses opinions auprès des instances qui les confirment.

Notre clinique et la réalité à maintes reprises contestée, décriée par les groupes d’opposants démontrent les échecs des pactes dénégatifs et la nécessité d'introduire le tiers dans les dynamiques en jeu. La protection de l'enfance semble donc exposer, par un effet de contamination, tous les intervenants, les institutions, les parents et les enfants à la psychopathologie. Les pratiques requièrent une vigilance extrême non pas en termes de protocoles, de surveillance et de punition sur la base d'éléments mineurs (de type: l'enfant a pleuré après la séparation, donc la mère a un effet négatif sur l'enfant), comme il arrive souvent sur le terrain, mais à partir d'une conjonction de diverses perspectives et regards parmi lesquels nous pouvons énumérer:

  • les supervisions d'équipe selon une approche psychodynamique visant à nommer les représentations déniées, les affects réprimés et les conflits au niveau individuel et institutionnel, ainsi que les rapports complexes à une pratique qui plonge l'individu dans la violence fondamentale et qui expose tout le réseau à un propagation d’une violence non élaborée ;

  • l'apport de perspectives critiques questionnant les idéologies, les politiques et les collusion état-capital en jeu;

  • la formation systématique et transdisciplinaire incluant la psychologie, la psychanalyse, la sociologie, l'anthropologie, la philosophie des sciences, le droit, etc.

  • l'écoute non biaisée (par des transferts psychopathologiques individuels et institutionnels) des besoins des parents et des enfants, dans une perspective de reconstruction et reconsolidation du lien parent-enfants.

  • l'analyse permanente des passages à l'acte individuels et collectifs; réduire les passages à l'acte (punitions, placements sur des durées indéterminées et sans objectifs précis) signifie diminuer la charge psychologique, la charge de travail et le coût pour la santé publique.

 

CONCLUSION

Plusieurs questions restent en suspens. Comment distinguer une expertise psychiatrique constructive (prenant en considération la subjectivité, le contexte, l'évolution, les compétences parentales préservées et à développer) d'un instrument de torture? Les expertises sont-elles nécessaires dans le processus? Si oui, quelle est leur validité scientifique? Quels sont les effets iatrogènes et institutionnels et quels sont les facteurs initialement présents dans la configuration familiale? Le placement est-il nécessaire lorsqu’il n’y a pas de rupture affective parent-enfant, lorsque les parents ne présentent pas de troubles graves des comportements (conduisant à la négligence ou aux abus) et lorsque l’enfant souhaite maintenir le lien avec ses parents ? Lorsqu'un enfant est en péril dans sa famille d'origine, il est placé. Mais lorsqu'un enfant est en péril dans un foyer (souffrance psychologique intense, conduites à risque, tentatives de suicide, etc. signifiant également son opposition au cadre de vie qui lui a été imposé voire une violence institutionnelle invisible), où est-il placé? En psychiatrie? Dans un autre foyer? Comment savons-nous que son évolution est meilleure dans le cadre d'un placement que dans son cadre d'origine? Comment savons-nous que le système de "protection" qui se crée autour de l'enfant n'est-il pas encore plus borderline ou psychotique (en termes de psychopathologie institutionnelle) que la famille d'origine? Qui expertise les experts et les institutions?

Il est difficile de répondre à ces questions. Et pourtant. Nous sommes très nombreux à constater que les expertises psychiatriques manquent de validité scientifique et dénient la conjonction des facteurs de risque, la configuration réelle de la rencontre expert-expertisé, comme la réalité profonde d'une famille déchirée. Nous savons, de sources scientifiques et cliniques, que la séparation mère-enfant peut avoir des conséquences sévères et durables, pour les enfants et pour les mères. Qu’une mère offre un attachement unique impossible à retrouver au cours d’une vie. Nous savons que des enfants sont placés dans plusieurs foyers de suite, ce qui entraine des ruptures affectives successives et probablement péjorantes pour l’évolution de l’enfant qui ne parvient pas/plus à connaître un environnement stable et protecteur. Les mères, dans nos séances, disent une souffrance innommable, déchirante, injuste qui perturbe profondément le sens de leur existence et qui n'est pas entendue par des acteurs du réseau à la recherche de confirmations qu'elles sont folles. Nous assistons à des processus de placement très discutables aboutissant à des conséquences psychologiques et psychiatriques insuffisamment analysées par les intervenants, des injustices récurrentes, une prise en considération insuffisante de la parentalité et de l'évolution des parents, un non respect du droit de l'enfant. Nous savons que certaines mères luttent pour récupérer leurs enfants et vivent dans un climat hostile les exposant à des punitions et des intimidations permanentes de la part des institutions, tout cela étant à l’origine d’un sentiment d’échec qui ne fait que renforcer d’éventuels facteurs psychopathologiques pré-existants. Nous sommes parfois loin du consensus (sur le modèle de la méthode Cochem), d’une clarification des objectifs et d’une empathie fondamentale visant le retour de l’enfant dans sa famille d’origine. Nous sommes encore trop souvent loin du bon sens.  

Cette étude d’un terrain très complexe et contesté a eu comme objectif de décrire un contexte trop exposé au rejet des représentations et qui bascule encore trop souvent dans la confusion protection-violence. La clinique qui en découle se situe donc à l’intersection de la psychopathologie individuelle, institutionnelle et sociétale (normes, capital, domination, sexualité, etc.). J’évoque ici rapidement la question de la sexualité qui demeure tabou au sein des analyses. Or n’oublions pas – l’émission Temps présent (TSR, 2015) avait décrypté ce tabou – que la sexualité non plus n’est pas maîtrisée par les protocoles : « Maltraités, sexuellement et physiquement abusés, exploités. Ils seraient 100'000 enfants en Suisse, sans doute plus, à avoir été placés et avoir subi ces injustices, jusque dans les années 80 » (TSR, 2015).

 

Malheureusement les abus passent sous les radars de la protection officielle des mineurs et n’apparaissent au grand jour que des années après, dans les cabinets de psychothérapie, pour dire que la maladie n'est pas qu'individuelle; elle est aussi une maladie sociétale et institutionnelle. Parallèlement à ces abus-là dont la probabilité ne peut être déniée, d'autres abus et passages à l'acte institutionnels sont révélés par les récits des parents que je rencontre et qui me semblent tout aussi traumatiques tout en restant dans l'angle mort des procédures juridiques et d'une "clinique de la protection". Cette clinique transfrontalière est borderline principalement car elle traduit la perméabilité des limites institutionnelles et psychologiques autorisant le passage (nécessaire) de la violence qui la définit; elle est au croisement des frontières (fragilisées de manière circulaire) entre l’individuel, l’institutionnel et le sociétal. Pour ces raisons, accuser les mères d'être borderlines peut être interprété comme une projection institutionnelle... Cette clinique particulière doit, par conséquent, être étudiée avec plus de moyens et d’attention, en se focalisant tout particulièrement sur les représentations déniées, refoulées et rejetées qui ne cessent d’avoir des conséquences très négatives sur la santé des individus impliqués.

 

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La méthode Cochem est fondée sur une médiation ordonnée visant l’ajustement du conflit familial selon une coopération interdisciplinaire et l’évitement du placement d’enfants.

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