
GASLIGHTING INSTITUTIONNEL ET PROTECTION DE L’ENFANCE : DISQUALIFICATION DE LA PAROLE ET INVERSION DES VICTIMES
Dr Liviu Poenaru, Fév. 2026
Le gaslighting désigne un processus par lequel une personne ou une structure conduit progressivement un individu à douter de sa propre perception, de sa mémoire ou de son jugement. Conceptualisé dans la philosophie morale et la sociologie contemporaine comme une forme de déstabilisation épistémique (Abramson, 2014 ; Sweet, 2019), il repose sur la négation, la reformulation ou la disqualification répétée du vécu d’autrui. Dans sa dimension institutionnelle, il ne s’agit pas nécessairement d’un mensonge explicite, mais d’un cadrage normatif qui redéfinit les faits et transforme la dénonciation en symptôme.
Dans le champ de la protection de l’enfance, les analyses et témoignages d’Eugénie Izard (2026) et de Christine Cerrada (2023) décrivent des mécanismes qui peuvent être lus à travers cette grille. Dans Ces enfants qu’on maltraite — La pédopsychiatre qu’on a voulu faire taire, Eugénie Izard relate son expérience de signalement de maltraitance et les représailles disciplinaires qu’elle a subies. Elle évoque une «organisation culturelle» qui protège la cohérence institutionnelle au détriment des enfants et des professionnels lanceurs d’alerte. Ce type de dynamique correspond aux analyses sur les représailles organisationnelles envers les whistleblowers (Near & Miceli, 1985 ; Alford, 2001), où la défense du système prime sur la reconnaissance du problème.
De son côté, l'avocate Christine Cerrada (2023), dans Placements abusifs d’enfants : Une justice sous influences, décrit des situations où des mères dénonçant des violences sexuelles commises par leur ex-conjoint se voient accusées d’instrumentalisation, poursuivies pour non-représentation d’enfant ou privées de leurs droits parentaux. L’alerte devient faute ; la protection devient soupçon. Ce renversement peut être éclairé par le modèle DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender), qui montre empiriquement que ce type de stratégie influence la crédibilité perçue des victimes et des auteurs présumés (Harsey & Freyd, 2020). Lorsque la parole de la mère est redéfinie comme hystérique ou manipulatrice, et celle de l’enfant comme influencée, on observe un déplacement de crédibilité qui relève de ce que Fricker (2007) appelle une injustice épistémique.
Ces dynamiques ne supposent pas nécessairement une coordination intentionnelle. Elles peuvent émerger d’un fonctionnement organisationnel marqué par la gestion du risque, la dépendance du judiciaire aux expertises sociales et l’auto-validation institutionnelle. La sociologie des organisations montre que les systèmes tendent à homogénéiser leurs cadres d’interprétation et à résister aux critiques internes (DiMaggio & Powell, 1983). Une fois qu’un parent est catégorisé comme « conflictuel » ou « instable », ses actions ultérieures risquent d’être interprétées à travers ce prisme. Foucault (1975, 1976) a montré comment les institutions produisent des régimes de vérité qui normalisent et médicalisent les conduites, déterminant quelles paroles sont recevables.
Les effets psychiques décrits par Izard (2026) et Cerrada (2023) — sentiment d’impuissance, désorientation procédurale, perte de crédibilité sociale — peuvent être analysés à la lumière des travaux sur le traumatisme lié à l’impuissance prolongée face à une autorité (Herman, 1992/2015). Dans cette perspective, certaines configurations du système de protection de l’enfance peuvent produire des effets analogues au gaslighting institutionnel : disqualification répétée de la parole, inversion accusatoire, représailles organisationnelles et normalisation catégorielle.
Une analyse scientifique rigoureuse supposerait toutefois des données empiriques comparatives indépendantes afin d’évaluer l’ampleur structurelle de ces phénomènes et de distinguer les cas individuels des tendances systémiques.
Références
Abramson, K. (2014). Turning up the lights on gaslighting. Philosophical Perspectives, 28(1), 1–30.
Alford, C. F. (2001). Whistleblowers: Broken lives and organizational power. Cornell University Press.
Cerrada, C. (2023). Placements abusifs d’enfants : Une justice sous influences. Michalon.
DiMaggio, P. J., & Powell, W. W. (1983). The iron cage revisited: Institutional isomorphism and collective rationality in organizational fields. American Sociological Review, 48(2), 147–160. https://doi.org/10.2307/2095101
Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Gallimard.
Foucault, M. (1976). La volonté de savoir. Gallimard.
Fricker, M. (2007). Epistemic injustice: Power and the ethics of knowing. Oxford University Press.
Harsey, S., & Freyd, J. J. (2020). Deny, attack, and reverse victim and offender (DARVO): What is the influence on perceived perpetrator and victim credibility? Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, 29(8), 897–916. https://doi.org/10.1080/10926771.2020.1774695
Herman, J. L. (1992/2015). Trauma and recovery. Basic Books.
Izard, E. (2026). Ces enfants qu’on maltraite : La pédopsychiatre qu’on a voulu faire taire. Plon.
Near, J.P., Miceli, M.P. Organizational dissidence: The case of whistle-blowing. J Bus Ethics 4, 1–16 (1985). https://doi.org/10.1007/BF00382668
Sweet, P. L. (2019). The sociology of gaslighting. American Sociological Review, 84(5), 851–875. https://doi.org/10.1177/0003122419874843
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