
LA SÉPARATION PARENT-ENFANT : UN ÉQUIVALENT DE MEURTRE INSTITUTIONNEL ?
Données scientifiques et angles morts des politiques publiques.
Liviu Poenaru, PhD
Feb. 2026
Une étude de cohorte fondée sur des données administratives appariées montre que la perte de garde d’un enfant à la suite d’une intervention de protection de l’enfance est associée à une détérioration de la santé mentale maternelle plus importante que celle observée après le décès d’un enfant. Les mères concernées présentent des niveaux plus élevés d’anxiété, de dépression, d’usage de substances, ainsi qu’un recours accru aux soins psychiatriques et aux psychotropes (Wall-Wieler et al., 2018). D’autres analyses montrent également un excès significatif de tentatives de suicide et de décès par suicide chez les mères dont un enfant a été placé, comparativement à des mères ayant reçu des services sans retrait d’enfant et même comparativement à leurs propres sœurs biologiques (Wall-Wieler et al., 2018). La littérature qualitative décrit cette expérience comme une perte ambiguë et un deuil non reconnu, où l’enfant est vivant mais la parentalité suspendue, ce qui fragilise profondément l’identité parentale et l’intégration sociale (Philip et al., 2024). Une méta-analyse récente indique en outre des taux significatifs de symptômes de stress post-traumatique chez les parents impliqués dans des procédures de protection de l’enfance (Suomi et al., 2023).
Ces résultats suggèrent que la séparation parent-enfant ne constitue pas seulement un événement juridique ou administratif. Elle engage des processus psychiques et relationnels profonds touchant directement à l’identité parentale et à la continuité du lien d’attachement. Dans de nombreuses situations, les parents se trouvent confrontés à une forme de suspension identitaire, voire à une désorganisation de leur identité de parent : ils demeurent biologiquement et symboliquement parents, mais l’exercice concret de la parentalité est interrompu ou radicalement restreint. Cette configuration crée une confusion des repères relationnels dans laquelle l’enfant est vivant mais absent, présent dans la vie psychique mais inaccessible dans la réalité quotidienne.
Une question centrale apparaît alors : pourquoi cette expérience peut-elle être vécue comme encore plus déstabilisante qu’un décès ? Non seulement parce que l’enfant est perdu – dans un sens psychique proche de celui produit par la mort – et rendu inaccessible parfois pendant plusieurs années, ce qui brise un lien vital d’attachement. Mais aussi parce que, simultanément, s’ouvre une lutte prolongée avec les institutions de protection de l’enfance, les tribunaux, les services sociaux ou les structures d’accueil. Les parents doivent alors affronter non seulement la perte de leur enfant, mais aussi un combat pour être reconnus comme parents, pour préserver leur droit de décision et leur droit d’aimer leur enfant, tout en tentant de reconstruire progressivement le lien, la confiance et la reconnaissance.
Dans la pratique clinique, ces processus se traduisent souvent par des états de stress extrême et prolongé : dissociation, hypervigilance, effondrement anxio-dépressif, troubles du sommeil, somatisations, risque suicidaire et désinsertion sociale. Ces manifestations peuvent être comprises comme les effets d’une atteinte profonde à l’identité relationnelle, dans laquelle la place de parent devient incertaine, suspendue ou socialement contestée, et parfois activement remise en cause par les institutions elles-mêmes, notamment à travers les procédures administratives, judiciaires et certaines expertises psychiatriques. Paradoxalement, ces manifestations peuvent ensuite être interprétées comme des signes d’instabilité parentale, ce qui rend encore plus difficile la reconstruction du lien ou la reconnaissance de la capacité parentale.
Dans ce contexte, il devient légitime de poser une question plus radicale : peut-on comprendre certaines séparations involontaires entre parents et enfants comme une forme de meurtre symbolique institutionnel ? Non pas au sens d’une accusation morale immédiate, mais comme une hypothèse sociologique et clinique visant à décrire une situation dans laquelle une relation fondamentale est interrompue de manière radicale tout en laissant les acteurs biologiquement en vie. La relation continue d’exister psychiquement, mais elle se trouve profondément fragmentée et meurtrie, exposée à des attaques provenant à la fois d’instances extérieures — institutions, procédures administratives ou judiciaires — et de dynamiques intérieures telles que la culpabilité, la honte, les croyances dévalorisantes ou l’épuisement psychique.
Dans cette perspective, on peut également identifier ce qui pourrait être compris comme une seconde mort, non plus celle du lien parental, mais celle du parent lui-même à travers un processus d’usure progressive. Lauren Berlant (2007), en discutant le concept de slow death (mort lente), décrit des situations dans lesquelles des populations spécifiques sont exposées à des conditions de vie qui produisent une érosion graduelle, persistante et cumulative de la vie. La mort lente ne renvoie pas à un événement ponctuel, mais à un processus d’élimination progressive inscrit dans la reproduction ordinaire de la vie quotidienne, dans des formes de subordination et dans certains régimes de gouvernementalité. Appliquée à ces situations de séparation prolongée, cette notion permet de penser la manière dont certains parents peuvent être entraînés dans un processus d’épuisement psychique, social et biologique, où la souffrance, l’isolement et les luttes institutionnelles prolongées participent à une forme d’usure existentielle durable.
Cette réflexion peut également être mise en relation avec la réémergence, dans les sciences sociales contemporaines, du concept de meurtre social. Medvedyuk, Govender et Raphael (2021) rappellent que cette notion est aujourd’hui mobilisée pour analyser les formes de destruction de la vie produites par des structures sociales, économiques et politiques. Les auteurs distinguent notamment deux grandes configurations : le meurtre social résultant de l’exploitation économique et des dynamiques du capitalisme, et le meurtre social résultant de politiques publiques défaillantes ou de structures institutionnelles produisant des conditions de vie délétères, notamment dans les domaines des conditions de travail et de vie, de la pauvreté, du logement, de la race, des inégalités de santé, de l’accès aux soins, du crime et de la violence, du néolibéralisme, du genre, de l’alimentation, de l’assistance sociale, de la dérégulation ou de l’austérité.
Ces constats soulèvent alors une question essentielle pour les politiques publiques : pourquoi ces données scientifiques demeurent-elles largement absentes des expertises psychiatriques, des décisions judiciaires et des pratiques institutionnelles de protection des mineurs ? Comment expliquer que des effets aussi massifs sur la santé mentale et sur l’identité relationnelle des parents soient rarement intégrés explicitement dans les protocoles décisionnels ? L’inertie institutionnelle, la fragmentation entre recherche et administration, ainsi que des cadres juridiques centrés presque exclusivement sur le risque immédiat pour l’enfant peuvent contribuer à ces angles morts. Si tel est le cas, les systèmes publics ont la responsabilité scientifique et politique d’examiner ces effets afin d’éviter que certaines interventions ne produisent, malgré leur intention protectrice, des boucles institutionnelles iatrogènes.
Références
Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Bolton, J., Brownell, M., Nickel, N., & Chateau, D. (2018). Maternal Mental Health after Custody Loss and Death of a Child: A Retrospective Cohort Study Using Linkable Administrative Data. Canadian Journal of Psychiatry, 63(5), 322–328. https://doi.org/10.1177/0706743717738494
Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Brownell, M., Nickel, N., Chateau, D., & Singal, D. (2018). Suicide Attempts and Completions among Mothers Whose Children Were Taken into Care by Child Protection Services: A Cohort Study Using Linkable Administrative Data. Canadian Journal of Psychiatry, 63(3), 170–177. https://doi.org/10.1177/0706743717741058
Philip, G., Youansamouth, L., Broadhurst, K., Clifton, J., Bedston, S., Hu, Y., & Brandon, M. (2024). “When they were taken it is like grieving”: Understanding and responding to the emotional impact of repeat care proceedings on fathers. Child & Family Social Work, 29(1), 185–194. https://doi.org/10.1111/cfs.13061
Suomi, A., Bolton, A., & Pasalich, D. (2023). The Prevalence of Post-Traumatic Stress Disorder in Birth Parents in Child Protection Services: Systematic Review and Meta-analysis. Trauma, Violence, & Abuse, 24(2), 1032–1046. https://doi.org/10.1177/15248380211048444
Medvedyuk S, Govender P, Raphael D. The reemergence of Engels' concept of social murder in response to growing social and health inequalities. Soc Sci Med. 2021 Nov;289:114377. doi: 10.1016/j.socscimed.2021.114377
Berlant, L. (2007). Slow death (sovereignty, obesity, lateral agency). Critical Inquiry, 33(4), 754–780. https://doi.org/10.1086/521568
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