
Introduction: Ce que la protection ne mesure pas encore
Le dossier avant la personne
Ce livre commence dans mon cabinet de psychothérapeute, à Genève. Il ne commence pas dans une commission parlementaire, un tribunal, un service de protection des mineurs ou un laboratoire. Il commence avec des mères et des pères qui, au fil des mois, se succèdent dans la même pièce sans se connaître. Leurs histoires et leurs ressources diffèrent, et je ne sais pas encore si les décisions prises à leur sujet étaient justifiées. Pourtant, un élément revient avec une régularité troublante. Tous, dans cette première série clinique, posent sur ma table une expertise psychiatrique réalisée dans un hôpital universitaire. Ils me demandent mon avis sur ce rapport et sur le diagnostic qui leur a été attribué. Au fil des séances, un décalage apparaît entre la personne que je rencontre et celle que décrit l’expertise.
Plusieurs souffrent d’insomnie, de troubles somatiques et d’un profond épuisement. Certains ont perdu leur emploi, se sont endettés pour financer les procédures, se sont isolés ou ont vu leurs conditions de logement se dégrader. Leur enfant est vivant, mais il n’est plus présent dans leur vie quotidienne, parfois sans qu’ils sachent quand ni dans quelles conditions ils pourront retrouver une relation régulière avec lui. Une question clinique s’impose alors : ces manifestations témoignent-elles d’un trouble antérieur ou sont-elles, au moins en partie, les effets de la séparation et de la procédure ? À mesure que les situations se succèdent, cette séparation m’apparaît moins comme une simple mesure administrative que comme une fracture tragique dans l’existence du parent. En tant que scientifique, je me dis alors que si la chronologie n’est pas rigoureusement reconstruite, les effets de cette fracture risquent d’être interprétés comme une confirmation du diagnostic posé.
La première énigme se trouve donc dans le décalage entre certaines expertises et les personnes que je rencontre. Le diagnostic de trouble de la personnalité revient souvent. Or un tel diagnostic prétend décrire une organisation relativement durable du fonctionnement de soi et des relations, et non la seule réaction d’un sujet plongé dans une situation extrême (World Health Organization, 2024). Je ne peux pas, à partir de quelques consultations, invalider une expertise psychiatrique ; ce serait substituer une certitude rapide à une autre. Mais je peux constater que, la plupart du temps, les personnes que j’ai devant moi ne donnent pas immédiatement à voir l’organisation stable annoncée par le rapport. Elles sont parfois méfiantes, insistantes, agitées, hostiles, effondrées ou obsédées par la procédure. Rien de cela n’est cliniquement insignifiant. La question, encore une fois, est ailleurs : ces manifestations appartiennent-elles à une structure antérieure, à un trouble aigu, à une réaction traumatique générée par la perte de l’enfant, à un deuil sans mort, à la situation d’évaluation elle-même distordue, ou à un mélange que le diagnostic écrase trop vite ?
Le problème n’oppose donc pas des patients « normaux » à des experts forcément fautifs. Il oppose deux modèles de causalité. Dans le premier, la conduite observée révèle la personnalité qui aurait produit la crise familiale. Dans le second, au moins une partie de cette conduite peut avoir été produite ou amplifiée par la crise, par la perte brutale de l’enfant et par une procédure dans laquelle chaque parole est susceptible d’être retenue comme indice de maladie mentale. Pour le déterminer, il faudrait reconstruire la chronologie : comment cette personne fonctionnait-elle avant la séparation ? Dans quels contextes les traits décrits se manifestaient-ils ? Quelles sources indépendantes permettent d’établir qu’ils existaient auparavant, sans se limiter aux mêmes informations reprises successivement par les différentes institutions ? Qu’est-ce qui est apparu ou s’est aggravé après le retrait de l’enfant ?
Une expertise psychiatrique portant sur une parentalité potentiellement brisée par la cascade des interventions n’est pas scientifiquement solide parce qu’elle utilise un vocabulaire spécialisé. Cela ne suffit clairement pas. Elle gagne en solidité si elle distingue ce qui précède l’intervention de ce que l’intervention peut avoir produit, si elle relie ses conclusions à la question juridique précise, si elle discute la réfutation et si elle rend visibles ses propres limites. Les recherches sur les évaluations cliniques en protection de l’enfance et sur les biais du jugement en contexte médico-légal montrent depuis longtemps que cette exigence ne va pas de soi (Budd et al., 2001 ; Neal and Grisso, 2014 ; Murrie et al., 2013).
Une expertise n’est pas une photographie neutre. Elle est réalisée à un moment choisi par la procédure, sur la base d’une question formulée par d’autres, sélectionnées et biaisées par d’autres, à partir d’un dossier déjà organisé, dans un rapport de pouvoir où la personne évaluée sait que l’accès à son enfant peut dépendre de ce qu’elle dira et de la manière dont elle le dira. On est déjà dans une mise en scène dissociative et autoritaire vécue par les parents comme une torture psychologique et générant par conséquent un savoir sous contrainte. Le silence du parent peut être interprété comme fermeture, sa protestation comme rigidité, son désespoir comme instabilité, sa critique comme absence d’introspection. Cela ne signifie pas que toute conclusion est fausse. Cela signifie que la scène d’évaluation fait partie de l’objet évalué et d’une boucle de biais. L’ignorer revient à traiter comme un trait personnel ce qui peut être, au moins en partie, une conduite sous contrainte.
Cette première interrogation en ouvre une autre, plus difficile et beaucoup plus inquiétante. Pourquoi les expertises que je lis décrivent-elles avec précision la colère, l’anxiété, les contradictions, les erreurs parentales ou le fonctionnement relationnel, tout en accordant si peu de place à l’événement qui précède souvent l’évaluation : la fracture familiale imposée ? Le placement ou la restriction des contacts figure bien dans l’anamnèse, mais généralement comme un fait administratif, non comme une exposition clinique majeure ni comme un acte tragique. Le parent est observé après que son enfant a quitté la maison, après que les gestes ordinaires de la parentalité ont été suspendus, après qu’un tiers a commencé à régler les appels, les visites et l’information. On décrit alors l’état du sujet sans intégrer pleinement l’acte central qui a transformé cet état. Sa détresse risque alors d’être attribuée à sa personnalité plutôt qu’à ce qu’il vient de vivre sous contrainte, comme un viol biopsychosocial.
La fracture hors champ
La séparation involontaire d’un enfant vivant ne ressemble ni à une rupture conjugale ordinaire ni à un décès. L’enfant est en danger (comme nous le verrons tout au long de ce livre) tout en étant protégé, et le parent sait que la trajectoire de l’enfant aussi vient de subir une sorte de viol biopsychosocial. Le parent sait très bien que l’enfant existe quelque part, qu’il mange, dort, va à l’école, peut-être s’attache à d’autres adultes. Or cette présence réelle empêche la clôture du deuil, tandis que l’absence quotidienne empêche la continuité de la relation. La perte reste ouverte, administrée, révisable en théorie, parfois indéfinie en pratique. La perte vécue se rapproche de ce que Pauline Boss a nommé une perte ambiguë : une personne est physiquement absente tout en demeurant psychologiquement présente, et l’incertitude empêche la perte de trouver une forme stable (Boss, 1999). À cela s’ajoute une disqualification morale. Après le décès d’un enfant, la douleur du parent est socialement reconnue. Après une perte de garde, la douleur du parent peut être interprétée comme un signe de fragilité mentale, de possessivité, d’agressivité ou de non-collaboration. Il peut alors cesser de l’exprimer et s’isoler, hanté par ce que son enfant est peut-être en train de vivre et par les conséquences que cette séparation aura sur son avenir.
Ce que je vois dans mon cabinet ne se laisse pas réduire à une symptomatologie isolée des facteurs sociaux, économiques et relationnels. La souffrance circule. L’insomnie altère le travail ; la perte de revenu rend le logement plus fragile ; l’endettement augmente la dépendance à la procédure ; la honte éloigne les proches ; l’isolement accentue la détresse ; la détresse complique les rendez-vous, les échanges avec les professionnels et parfois les visites avec l’enfant. Le dispositif peut alors demander au parent de démontrer sa stabilité dans des conditions insoutenables. Ce paradoxe n’est pas toujours produit par une intention malveillante. Il peut naître d’une organisation fragmentée où chacun n’observe qu’une partie du dommage : le psychiatre voit les symptômes, l’avocat les délais, l’assistant social la coopération, l’employeur les absences, le créancier les impayés. Personne ne voit nécessairement la cascade et l’effondrement qu’elle génère.
Une étude a rendu cette question impossible à repousser dans le seul registre du témoignage. À partir de données administratives du Manitoba, Wall-Wieler et ses collègues ont comparé 5’792 mères dont un enfant avait été pris en charge par les services de protection à 1’143 mères ayant vécu le décès d’un enfant. Dans les années suivant la perte, les premières présentaient, après ajustement, des taux plus élevés de diagnostics de dépression et d’anxiété, de troubles liés aux substances, de consultations pour maladie mentale et d’utilisation de psychotropes (Wall-Wieler et al., 2018). Cette étude est observationnelle. Elle ne démontre pas que chaque retrait cause les troubles observés, ne supprime pas les vulnérabilités antérieures et ne permet pas de déclarer, dans l’absolu, qu’une perte de garde serait « pire » que la mort d’un enfant. Son résultat est plus précis et, pour cette raison, plus dérangeant : sur plusieurs indicateurs de santé mentale maternelle, la perte institutionnelle de l’enfant est associée à des résultats plus défavorables que ceux observés après son décès.
Pourquoi un fait plus grave qu’un décès reste-t-il si périphérique dans les évaluations que je lis ? Pourquoi le retrait de l’enfant est-il seulement mentionné comme un événement de la procédure, sans examiner s’il a pu provoquer ou aggraver les troubles observés chez le parent ? Pourquoi les systèmes capables de documenter les vulnérabilités familiales avec une extrême finesse refoulent-ils l’effondrement qui suit leur propre intervention ? Le résultat rapporté par Wall-Wieler et ses collègues ne donne pas une réponse à chaque dossier. Il change la question. Une expertise qui évalue un parent après une perte de garde ne peut plus présumer que l’état observé est un simple révélateur de ce qui existait avant. Elle doit au moins envisager que l’intervention fasse partie de l’étiologie.
Une avocate, venue dans mon cabinet pour soutenir l’une de mes patientes et pour rechercher des solutions ensemble, me dit un jour : « On ne peut rien faire face au meurtre symbolique que vous nommez. » La phrase m’est restée, mais le terme de meurtre symbolique a fini par me sembler trop étroit. Ce que j’observais n’appartenait pas seulement au domaine des représentations, de la filiation imaginaire ou de la place subjective. Les corps tombaient malades, les carrières se brisaient, les dettes s’accumulaient, les réseaux se défaisaient, la capacité d’agir diminuait. L’enfant n’était pas mort biologiquement ; il pouvait pourtant être supprimé comme présence quotidienne dans le monde du parent, tandis que le parent était retiré du monde sensible de l’enfant. La disparition circulait ensuite dans la santé, les conduites, les relations, l’économie domestique et le fonctionnement institutionnel.
J’emploie dans ce livre l’expression meurtre biopsychosocial comme un concept de travail. Elle ne désigne ni un homicide, ni une intention meurtrière attribuée aux professionnels, ni toute séparation décidée au nom de la protection. Certains retraits soustraient effectivement des enfants à un danger grave ; nier cette nécessité reviendrait à protéger abstraitement la famille contre la sécurité réelle de l’enfant. Le concept vise une configuration plus précise : celle dans laquelle une intervention institutionnelle détruit, ou altère largement au-delà de ce qui était nécessaire, la présence vivante de l’enfant dans le monde du parent et celle du parent dans le monde de l’enfant.
L’enfant demeure biologiquement vivant. Il est visible, scolarisé, hébergé, parfois décrit comme protégé. Mais il est administrativement supprimé comme enfant quotidien : celui que le parent aime, touche, nourrit, console, accompagne, attend et inscrit dans les gestes ordinaires de l’existence. Réciproquement, le parent peut être retranché du monde sensible de l’enfant : il ne vient plus au coucher, ne raconte plus une histoire, ne répond plus dans la maison, n’attend plus à la sortie de l’école, n’occupe plus la place concrète à partir de laquelle l’enfant vérifiait la continuité du lien. Le meurtre biopsychosocial désigne ainsi une double disparition vivante : chacun des protagonistes reste en vie, mais peut être rendu mort comme présence quotidienne pour l’autre.
Cette disparition imposée produit une mort sans cadavre, un deuil sans décès et une perte insuffisamment reconnue par le monde social. Elle ne demeure pourtant ni métaphorique ni seulement symbolique. Elle se propage dans le corps, la santé mentale, les conduites, le sommeil, les capacités de travail, les ressources économiques, le logement, les relations sociales, la scolarité, l’identité et la trajectoire familiale. Elle atteint l’enfant et le parent, mais circule également dans l’ensemble du système : la détresse devient colère, la colère devient symptôme, le symptôme devient preuve de danger, la preuve justifie de nouvelles restrictions, tandis que les professionnels s’épuisent et que l’institution se raidit autour de ses propres décisions.
Le meurtre biopsychosocial ne se réduit donc pas à l’idée qu’un parent souffre parce qu’il est séparé de son enfant. Il désigne la production institutionnelle possible d’une disparition vivante, puis la cascade biologique, psychologique, sociale et organisationnelle par laquelle cette disparition se transforme en symptômes, en pathologisation, en décisions défensives et parfois en nouvelles ruptures. Le mot meurtre nomme ici la destruction d’une présence relationnelle constitutive ; le qualificatif biopsychosocial oblige à suivre matériellement ce que cette destruction fait aux corps, aux psychismes, aux liens et aux trajectoires.
Le terme est certainement inconfortable (car la vérité est inconfortable lorsqu’elle est déniée), mais il doit rester réfutable. S’il devient une accusation automatique, il perd sa valeur scientifique. Il ne peut être mobilisé sur la seule base de l’intensité de la souffrance rapportée, ni servir à soustraire à l’examen un parent qui expose réellement son enfant à un danger grave. Son usage exige des évaluateurs indépendants, une chronologie, l’identification de mécanismes, des indicateurs observables, une comparaison avec les alternatives disponibles et l’analyse des moyens déployés par l’institution pour limiter le dommage. La provocation conceptuelle ne dispense pas de preuve ; elle sert ici à empêcher qu’un vocabulaire administrativement propre ne neutralise d’avance ce qu’il faudrait précisément mesurer.
Une science qui ne regarde qu’un côté du risque
La protection des mineurs repose sur une nécessité qui ne sera jamais contestée dans ces pages : la violence intrafamiliale, les abus sexuels, la négligence grave, la terreur conjugale et certains effondrements parentaux peuvent détruire le développement d’un enfant. L’État doit pouvoir intervenir. Mais cette proposition, aussi solide soit-elle, ne suffit pas à valider chaque forme d’intervention et chacune de ses conséquences. La science commence précisément lorsque l’on refuse de confondre la légitimité d’un but avec l’innocence de tous les moyens employés pour l’atteindre.
Le champ de la protection de l’enfance souffre d’une asymétrie épistémique : tous les acteurs ne disposent pas du même pouvoir pour définir la situation et faire reconnaître leur interprétation comme légitime. La famille est observée, évaluée et considérée comme une source possible de danger, tandis que l’institution occupe la position de celle qui sait, interprète et protège. Les conduites parentales, les symptômes de l’enfant, l’état du logement, les antécédents, les conflits et les addictions sont systématiquement documentés. En revanche, les effets du retrait, de la restriction des contacts, des déplacements successifs, de la séparation des fratries, de l’attente judiciaire ou de l’incertitude concernant le retour le sont beaucoup moins voire pas du tout. Le danger familial se trouve ainsi placé au centre de l’évaluation, tandis que le danger produit par l’intervention institutionnelle demeure largement hors champ.
Cette dissymétrie affecte la causalité. Lorsqu’un enfant va mal après son placement, il est raisonnable de rappeler qu’il allait déjà mal auparavant. Par défaut. Les enfants placés diffèrent souvent des enfants non placés avant l’intervention, ce qui rend l’effet propre du placement difficile à isoler (Berger et al., 2009). Mais cette prudence méthodologique devient une ruse si elle n’est appliquée que dans un sens. On ne peut pas attribuer automatiquement au placement et à la famille d’origine tous les dommages ultérieurs ; on ne peut pas davantage attribuer automatiquement à la famille tout ce qui apparaît après le placement. Entre ces deux simplifications se trouve la question que le système devrait documenter : qu’est-ce qui appartenait à la trajectoire antérieure, qu’est-ce qui a été réduit par la mesure, qu’est-ce qui a persisté, et qu’est-ce qui a été ajouté ?
Pour savoir si une décision a réellement protégé l’enfant, il faut comparer ses effets à ce qui se serait probablement produit si une autre solution avait été choisie. Cette trajectoire alternative, qui n’a pas eu lieu et ne peut donc pas être observée directement, constitue ce que l’on appelle un contrefactuel. La décision ne consiste pas toujours à choisir entre laisser un enfant subir des maltraitances et le mettre immédiatement en sécurité. Plusieurs interventions peuvent être envisagées : maintenir l’enfant au domicile avec un soutien intensif ou le placer dans le lieu réellement disponible ; limiter certains contacts ou les suspendre entièrement ; solliciter la famille élargie ou recourir à une institution ; décider d’une séparation de quelques jours ou laisser cette mesure se prolonger pendant des mois ou des années. Lorsque ces solutions ne sont ni concrètement étudiées ni véritablement mises en place, le placement peut apparaître comme la seule option possible.
Le terme « intérêt supérieur de l’enfant » ne résout pas ce problème. Il formule une obligation, mais il ne produit pas la preuve de sa réalisation. Pris au sérieux, l’intérêt de l’enfant devrait fonctionner uniquement comme une hypothèse empirique : cette décision, dans ces conditions, réduira davantage le danger global que les options disponibles. Une hypothèse scientifique doit pouvoir être révisée si les effets observés ou des théories alternatives la contredisent. Sinon, le dispositif peut devenir auto-validant. La séparation produit de la détresse ; la détresse devient un trouble du comportement ou une preuve d’instabilité ; cette preuve justifie la prolongation de la séparation. Le parent s’effondre ; l’effondrement confirme sa fragilité ; la fragilité éloigne le retour de l’enfant. La relation se distend parce que les contacts sont rares ; la distance acquise sert ensuite à démontrer que la relation n’est plus centrale, que le parent est devenu secondaire voire toxique. Ce ne sont pas nécessairement des manipulations conscientes. Ce sont des boucles.
Le dossier joue un rôle décisif dans ces boucles. Un premier rapport retient certains faits et leur donne une interprétation. L’expert s’appuie ensuite sur ce rapport, le jugement en reprend les conclusions et l’équipe éducative les utilise pour comprendre les comportements ultérieurs. Une même affirmation peut ainsi être répétée par plusieurs acteurs et donner l’impression d’avoir été confirmée par des sources distinctes, alors qu’elle provient du même document initial et de la même perspective non dialectique – autrement dit non scientifique.
À cette circulation peuvent s’ajouter des liens de dépendance professionnelle. Une psychiatre experte exerçant à Genève m’a ainsi confié (alors que je l’invitais à co-écrire un chapitre dans ce livre) qu’elle était d’accord avec moi, mais qu’elle ne pouvait pas contester les positions des institutions qui lui adressaient des patients sans risquer de ne plus recevoir de mandats. Ce témoignage isolé ne permet pas de généraliser, mais il montre comment certains intérêts professionnels peuvent limiter la contradiction. À mesure que le dossier circule, le récit qu’il contient acquiert une apparence croissante d’objectivité. La personne concernée doit alors répondre à une version d’elle-même déjà fixée par les écrits institutionnels, leurs biais et leurs intérêts. Il ne s’agit évidemment pas de supprimer les dossiers, indispensables à la continuité du travail. Il s’agit de distinguer des observations réellement indépendantes qui aboutissent à une même conclusion de la simple répétition d’une information initiale.
De ce fait, mon malaise initial devant les diagnostics rejoint un problème plus large. Une expertise peut être techniquement correcte dans ses observations et pourtant causalement incomplète. Elle peut décrire fidèlement un parent irrité, méfiant, désorganisé, sans avoir établi si ces manifestations étaient antérieures, transitoires, contextuelles ou aggravées par la mesure. Elle peut nommer une pathologie réelle et sous-estimer la manière dont la procédure l’exacerbe. Elle peut aussi confondre la capacité à se soumettre au cadre d’évaluation avec la capacité à prendre soin d’un enfant. Les travaux de Budd et ses collègues sur les évaluations parentales ont déjà montré la nécessité de relier les données cliniques aux compétences parentales concrètes et aux questions légales, plutôt que de laisser des tests généraux de personnalité produire indirectement une conclusion sur la parentalité (Budd et al., 2001). La question demeure entière dans les dossiers que je rencontre : qu’est-ce qui est effectivement évalué, et par quel chemin une description devient-elle une décision sur le lien ?
Le problème ne s’arrête pas aux experts. Il traverse les services, les tribunaux, les lieux de placement et les politiques publiques. Un professionnel peut agir de bonne foi dans une architecture qui fragmente la responsabilité ou qui crée une inflation de preuves. Chacun accomplit une tâche défendable : signaler, notifier, informer, évaluer, protéger, héberger, superviser, juger. Le dommage total n’appartient alors à personne. Il se forme entre les actes, dans les délais, les transmissions, les absences de solution, l’accumulation d’informations, les changements d’interlocuteur et les contradictions d’objectifs. Une institution n’a pas besoin d’être malveillante pour devenir pathogène. Il lui suffit parfois de ne pas disposer d’un modèle lui permettant de reconnaître qu’elle participe à ce qu’elle observe.
Examiner les effets de l’intervention institutionnelle ne revient pas à rendre l’institution responsable de tous les dommages. Il s’agit de reconnaître que son intervention transforme la situation familiale. Le retrait de l’enfant, la restriction des contacts, les délais et les décisions successives peuvent modifier le comportement des parents, les réactions de l’enfant, les ressources économiques de la famille et les relations entre les professionnels. L’intervention institutionnelle doit donc être étudiée comme l’un des facteurs susceptibles d’influencer ce qui sera observé par la suite. Une science qui étudie les familles sans intégrer cette variable reste incomplète, exactement comme une recherche clinique qui mesurerait l’état d’un patient après un traitement sans enregistrer la dose reçue.
Genève comme point de départ
Genève est le lieu de départ de cette enquête, non sa frontière. La ville possède une charge symbolique particulière : elle est associée au droit international, aux organisations humanitaires et à la défense des droits fondamentaux. Cette proximité ne garantit rien, comme nous le verrons, mais elle rend la contradiction plus visible. Si des effets aveugles apparaissent dans un environnement doté d’institutions spécialisées, d’hôpitaux universitaires, de tribunaux et d’organes de contrôle, ils ne peuvent pas être attribués uniquement à l’absence de ressources ou à l’arbitraire d’un système rudimentaire. Il faut examiner les mécanismes ordinaires d’une modernité protectrice qui refoule les effets de sa protection par la technicisation du risque, la confiance accordée aux dossiers, la fragmentation du pouvoir, l’urgence qui crée des faits accomplis, la difficulté à réviser une hypothèse une fois qu’elle a structuré la procédure.
Rien ne permet cependant de transformer mon cabinet en observatoire représentatif de Genève, encore moins de la Suisse. Les parents qui sollicitent un second avis constituent un groupe auto-sélectionné. Ils sont plus susceptibles d’être en conflit avec l’expertise, d’avoir vécu la mesure comme injuste et de rechercher un professionnel capable d’entendre ce qui, selon eux, n’a pas été reconnu. Mon cabinet ne reçoit pas les familles pour lesquelles une intervention a été brève, comprise, correctement soutenue et réellement réparatrice. Il ne permet donc ni d’estimer la fréquence des erreurs, ni de conclure que les personnes reçues étaient étrangères à tout danger pour l’enfant, ni de mesurer l’effet moyen du système. La science mobilisée au sein de cette étude fournit néanmoins une série d’évidences.
Le passage du cabinet à l’espace public s’est produit dès 2020. La Commission des Droits de l’Homme du Grand Conseil de Genève (2020) a cité puis reproduit, en annexe de son rapport RD 1367-A consacré à la clause péril, l’article scientifique que j’avais publié sur la psychopathologie du processus de protection des mineurs (Poenaru, 2019). Cette intégration ne validait évidemment pas à elle seule les hypothèses de l’article : la reprise parlementaire d’un texte ne constitue pas une confirmation scientifique. Mais, replacée dans les travaux plus larges de la Commission sur le système genevois, elle m’a fait comprendre que les situations rencontrées dans mon cabinet ne relevaient pas seulement de quelques expertises contestées. Elles appartenaient à un problème public déjà décrit par des parents, des professionnels et des instances de contrôle. Mon objet changeait d’échelle : il ne s’agissait plus seulement d’interroger certains diagnostics, mais la manière dont un système protecteur produit ses preuves, distribue ses dommages et résiste parfois à leur reconnaissance.
Plus tard, en 2023, j’ai rejoint l’Assemblée citoyenne de Genève, sur laquelle je reviendrai plus loin. Depuis plusieurs années, cette assemblée accueille des parents qui se considèrent comme victimes du système de protection des mineurs. Je n’ai pas été surpris d’y retrouver, dans des dizaines de situations supplémentaires, des configurations semblables à celles observées dans mon cabinet et ailleurs : expertises contestées, restrictions prolongées des liens, sentiment d’impuissance, pathologisation de la colère, difficulté d’accéder au dossier et impossibilité de faire entendre une version contradictoire des faits. Aussi, la prolifération, sur les réseaux sociaux, de groupes et de pages où s’exprime une colère parfois massive contre les dispositifs de protection de l’enfance signale également une crise de confiance qui dépasse le cadre genevois. Ces espaces ne constituent évidemment ni une enquête épidémiologique ni une preuve de dysfonctionnement dans chaque situation. Ils rassemblent eux aussi des populations auto-sélectionnées. Mais lorsque des récits indépendants reproduisent avec insistance les mêmes séquences institutionnelles, leur convergence ne peut plus être rejetée comme un simple bruit.
Parmi les nombreux travaux, témoignages et enquêtes décrivant des mécanismes comparables, le livre de Christine Cerrada, Placements abusifs d’enfants : une justice sous influences, mérite d’être mentionné. Sans constituer une étude de prévalence ou une démonstration causale portant sur l’ensemble du système, ce livre fournit toutefois un matériau critique substantiel en examinant, à partir de situations concrètes, plusieurs processus qui réapparaissent dans les récits recueillis : poids des expertises, circulation autoréférentielle des informations, faiblesse du contradictoire, restriction des liens familiaux, fragmentation des responsabilités et tendance à convertir la contestation parentale en indice supplémentaire de danger (Cerrada, 2023). Sa portée n’est pas d’établir que tout placement serait abusif, mais de montrer que les configurations rencontrées dans mon cabinet et à l’Assemblée citoyenne ne sont ni isolées ni exclusivement suisses.
Ces limites n’annulent donc pas l’observation ; elles en définissent le statut. Une série clinique peut fonctionner comme un signal sentinelle : elle ne donne pas la prévalence d’un phénomène, mais révèle une configuration qu’il faut ensuite rechercher ailleurs au moyen d’autres méthodes. Les récits des patients formulent des hypothèses ; les dossiers permettent d’examiner la construction institutionnelle de ces récits ; les travaux documentaires en dégagent certains mécanismes ; les études longitudinales testent des associations ; les comparaisons internationales indiquent si des dynamiques similaires se répètent sous des architectures juridiques différentes. Aucun de ces matériaux ne suffit isolément. Seule la confrontation de cette pluralité de perspectives permet de faire apparaître ce qu’une source unique maintient invisible.
C’est à partir de cette première série d’observations, puis de leur confrontation à d’autres matériaux, que l’approche de ce livre s’élargit à l’échelle internationale. La Suisse et la France n’organisent pas la protection de l’enfance de la même manière ; la Belgique francophone et le Québec possèdent encore d’autres architectures. Les seuils juridiques, les professionnels impliqués, la place du juge, le rôle des collectivités et les formes de placement varient. Ces systèmes ne sont pas interchangeables. Mais leurs différences n’empêchent pas certaines questions de circuler : comment le risque est-il défini ? Qui produit la preuve ? Comment une mesure urgente devient-elle durable ? Quelle place reste-t-il à la contradiction et à la réfutation ? Que devient le lien pendant que la procédure suit son cours ? Et qui mesure les effets de cette procédure ? La comparaison portera donc moins sur l’identité des institutions que sur les mécanismes qu’elles peuvent partager.
Le problème oblige à franchir plusieurs frontières disciplinaires afin d’éviter le risque dogmatique. La psychiatrie peut décrire des symptômes mais ne suffit pas à expliquer le pouvoir d’un dossier. La psychologie du développement peut montrer ce que la rupture fait à l’enfant mais ne décide pas de la proportionnalité juridique. Le droit peut encadrer l’ingérence sans mesurer à lui seul la charge allostatique, la perte d’emploi ou la désorganisation du lien. L’épidémiologie peut établir des associations et rester aveugle à la scène singulière où une mère apprend qu’elle ne verra plus son enfant pendant plusieurs semaines, mois ou années. L’économie peut calculer les coûts publics sans saisir ce que signifie, pour un parent, conserver une chambre vide afin de prouver qu’un retour reste possible ; sans saisir le vide laissé dans le cœur. L’objet se dérobe chaque fois qu’une discipline prétend le posséder entièrement.
Ce livre part donc d’une inquiétude clinique, mais il ne lui accordera pas un privilège de vérité. Les patients peuvent se tromper, omettre, reconstruire ou minimiser leur part dans le danger. Les professionnels peuvent se tromper aussi, y compris lorsqu’ils sont convaincus d’agir au mieux. Les institutions produisent des données, mais ces données portent la trace de leurs catégories, de leurs interprétations et de leurs décisions ; elles peuvent produire du faux en boucle. La seule position tenable consiste alors à exposer chaque récit à ce qui pourrait le contredire et seulement ensuite prendre une décision – c’est, en fin de compte, l’approche scientifique fondamentale. Une science de la protection ne peut pas être réduite au savoir de l’institution sur les familles, puisqu’elle produit par défaut une épistémologie sous contrainte ; elle doit aussi devenir la science des effets de l’institution, y compris lorsqu’ils mettent en difficulté son propre récit.
Les questions de départ
Je ne savais pas encore, en recevant ces premiers parents, si les expertises étaient erronées, si les placements avaient été nécessaires, ni quelle part de leur effondrement précédait la séparation. Je savais seulement que plusieurs questions n’étaient pas posées dans leur forme complète. Comment distinguer un trouble durable d’une réaction à une perte imposée lorsque l’évaluation intervient après la fracture ? De quelles données antérieures dispose-t-on réellement ? Que devient le diagnostic lorsqu’il circule hors du cadre clinique et commence à organiser les visites, les décisions et le regard de chaque professionnel ? À quel moment une hypothèse psychiatrique cesse-t-elle d’aider à comprendre pour devenir une identité administrative collée par défaut à la peau du parent et impossible à réfuter ?
Une autre série de questions concerne la mesure elle-même. Quel danger précis prétend-elle réduire, et par quel mécanisme ? Quelles alternatives ont été réellement essayées, plutôt que simplement mentionnées ? Où l’enfant sera-t-il placé, avec quelle stabilité et quels liens maintenus ? Comment documenter l’état de l’enfant et du parent avant l’intervention, puis après chaque rupture, afin de ne pas attribuer mécaniquement au passé familial tout dommage ultérieur ? Que faudrait-il observer pour conclure que la décision initiale n’est plus protectrice ? Une mesure qui ne peut pas être réfutée par ses propres effets n’est plus une hypothèse de protection ; elle devient une croyance institutionnelle ; elle devient une mesure autoritaire non fondée sur la connaissance scientifique, mais sur la toute-puissance.
La temporalité pose enfin un problème que les catégories juridiques et psychiatriques traitent mal. Une décision dite provisoire agit immédiatement sur le vivant. Elle fracasse. L’enfant s’adapte ailleurs, le parent se désorganise, le contact se raréfie, le dossier s’épaissit. Lorsque l’autorité réexamine la situation, elle n’observe plus le monde sur lequel elle avait statué, mais un monde déjà artificiellement construit par sa décision. Le temps peut alors fournir à la mesure les preuves de sa prolongation. Comment séparer ce qui confirme le danger initial de ce qui résulte du traitement institutionnel de ce danger ?
Ces questions ne composent pas un plaidoyer pour le maintien de tous les enfants dans leur famille. Il existe, sans doute, des situations violentes, dégradantes. Il existe aussi des professionnels lucides, des familles d’accueil qui restaurent une sécurité, des juges qui limitent une ingérence, des équipes qui travaillent réellement au retour. Les effacer produirait un livre idéologique et, plus grave encore, exposerait certains enfants au nom de la souffrance parentale. Mais l’erreur symétrique est devenue trop confortable et trop habituelle : considérer que l’intention de protéger suffit à purifier l’intervention de ses effets.
Ce livre ne cherchera donc ni l’innocence générale des familles ni la culpabilité générale des institutions. Il suivra des mécanismes et des dynamiques observables. Il examinera ce qui arrive lorsque le risque familial est documenté mais que le risque de la séparation reste hors calcul ; lorsque l’expertise décrit le parent sans reconstruire la temporalité de sa fracture et de son viol biopsychosocial ; lorsque la réaction à la violence de l’intervention devient une preuve en faveur de l’intervention ; lorsque plusieurs acteurs produisent ensemble un dommage que personne n’a décidé seul ; lorsque le droit reconnaît la vie familiale mais arrive après que le temps relationnel a déjà fait son œuvre. Certaines hypothèses seront confirmées, d’autres devront être resserrées ou abandonnées. Le concept de meurtre biopsychosocial ne mérite d’exister que s’il supporte cette épreuve.
Présentation des chapitres
Le parcours de ce livre suit un déplacement progressif : il part des situations rencontrées dans mon cabinet, examine leurs effets sur les enfants et les parents, élargit l’analyse aux institutions qui interviennent dans leur vie, puis cherche les moyens de soumettre ces interventions à une véritable évaluation.
Le premier chapitre présente plusieurs problèmes récurrents dans les systèmes de protection de l’enfance des pays dits “développés”. Il ne cherche pas à comparer exhaustivement leurs législations ni à soutenir qu’ils fonctionnent tous de la même manière. Il repère des mécanismes qui réapparaissent sous des formes différentes : instabilité des placements, ruptures répétées, difficulté à maintenir les liens familiaux, poids des expertises, faible reconnaissance des violences subies pendant le placement et absence de suivi longitudinal des conséquences de certaines décisions.
Le deuxième chapitre resserre l’analyse sur Genève. Le canton n’est pas présenté comme un modèle statistiquement représentatif de tous les systèmes de protection, mais comme un cas particulièrement instructif. Il dispose de moyens importants, de professionnels spécialisés, de tribunaux, d’hôpitaux universitaires, d’organes parlementaires et d’institutions de contrôle. L’étude des rapports publics produits entre 2016 et 2026 permet d’examiner pourquoi ces garanties n’empêchent pas nécessairement la saturation des services, la fragmentation des responsabilités, la concentration du pouvoir d’évaluation ou la persistance d’atteintes graves aux liens familiaux.
Les deux chapitres suivants étudient les conséquences de la séparation. Le premier est consacré à l’enfant. Il examine ce que le placement peut modifier dans ses systèmes de régulation biologique, affective, cognitive et sociale, ainsi que dans sa scolarité, ses relations, son sentiment de sécurité et la continuité de son histoire. Il tient compte d’une difficulté méthodologique centrale : les enfants placés ont souvent subi de graves adversités avant leur placement, ce qui empêche d’attribuer automatiquement à la mesure tous les dommages observés par la suite. La question n’est donc pas de savoir si le placement est toujours nocif ou toujours protecteur, mais dans quelles conditions il réduit effectivement le danger et dans quelles conditions il lui ajoute de nouvelles fractures.
Le chapitre consacré aux parents étudie l’autre versant de la séparation. Il analyse les effets psychiques, somatiques, sociaux, professionnels et économiques de la séparation involontaire parent-enfant, mais aussi la manière dont la colère, le désespoir ou la désorganisation qui lui succèdent peuvent être interprétés comme des confirmations de la fragilité parentale. Les études disponibles sur la santé mentale, la suicidabilité et la mortalité des mères après le retrait d’un enfant montrent que cette perte ne peut plus être traitée comme un simple événement administratif secondaire au placement (voire comme une punition morale pour avoir mis en danger son enfant). Ce chapitre examine également les conditions paradoxales imposées à certains parents : prouver leur stabilité alors que la séparation, l’endettement, l’incertitude et la procédure contribuent à la détruire. Prouver l’impossible.
Le chapitre sur la psychopathologie institutionnelle déplace ensuite le regard vers le fonctionnement du système lui-même. Il étudie les boucles qui peuvent se former entre la détresse parentale, l’agressivité, la peur des professionnels, les décisions défensives et le renforcement des restrictions. L’expression “psychose institutionnelle” ne désigne pas un diagnostic appliqué à une administration. Elle décrit une organisation qui perd progressivement la capacité de maintenir plusieurs réalités ensemble : un parent peut être dangereux et souffrir de la séparation ; une institution peut protéger et produire des dommages ; une menace doit être prise au sérieux sans devenir toute la vérité de celui qui l’a proférée. Lorsque cette complexité disparaît dans la fragmentation et le déni, le système risque de fabriquer l’ennemi qu’il croit seulement contenir.
Le chapitre suivant poursuit l’approche scientifique par la présentation de trois simulations computationnelles. La première compare les trajectoires possibles d’enfants maintenus dans leur famille ou placés. La deuxième examine comment les conséquences de la séparation sur un parent peuvent être recodées comme des signes de maladie mentale et contribuer à prolonger la mesure. La troisième formalise l’escalade entre la détresse parentale et les réponses défensives de l’institution. Ces simulations ne prédisent aucune situation individuelle et ne constituent pas des preuves empiriques. Elles servent à rendre visibles des enchaînements, des effets cumulatifs et des points de bascule que l’observation fragmentée des dossiers saisit difficilement.
Le chapitre sur les expertises psychiatriques revient ensuite au point de départ du livre. Il interroge de plus près les méthodes utilisées pour évaluer les parents, la reconstruction de la chronologie, la distinction entre diagnostic psychiatrique et capacité parentale, les biais liés au mandat, la circulation des mêmes informations entre plusieurs institutions et la place réelle du contradictoire. Il n’est pas question de rejeter l’expertise psychiatrique, mais de déterminer ce qu’elle peut véritablement établir et à quelles conditions ses conclusions peuvent légitimement contribuer à une décision aussi grave que la séparation d’un enfant.
Le débat sur la torture psychologique examine la nature de l’expérience vécue par certains parents et enfants soumis à une séparation prolongée, à l’incertitude, aux restrictions de contact, à l’impuissance procédurale et à la répétition des coercitions. Cette réflexion ne prétend pas que toute mesure de protection constitue juridiquement une torture. Il confronte les expériences décrites aux notions de souffrance psychologique grave, de traitement inhumain ou dégradant, de dépossession et d’atteinte à la dignité, tout en maintenant la distinction entre l’expérience vécue et sa qualification juridique.
Le chapitre consacré à la légalité du meurtre biopsychosocial examine la capacité réelle du droit à identifier et à mettre en cause les responsables d’un dommage produit par une chaîne institutionnelle. Le concept ne correspond à aucune infraction pénale autonome ; il permet cependant d’interroger l’asymétrie entre le parent, rapidement désigné comme auteur d’une incapacité à protéger, et l’État, dont l’action se disperse entre services, experts, tribunaux, lieux d’accueil et administrations. À partir des droits français, suisse et européen, le chapitre distingue la légalité du retrait initial, celle de son exécution, celle de son maintien dans le temps et la responsabilité attachée à ses conséquences. Il examine ainsi comment des actes juridiquement réguliers, pris séparément, peuvent former une trajectoire destructrice dont aucun acteur n’assume la totalité, et dans quelles conditions la proportionnalité, les obligations positives, la responsabilité de l’État et les droits fondamentaux peuvent néanmoins rendre cette cascade juridiquement imputable.
Le chapitre sur le dilemme insoluble de la protection rassemble les contradictions rencontrées tout au long du livre. Il refuse aussi bien l’idéalisation de la famille que l’innocence supposée de l’institution. Certains retraits sauvent des enfants ; certaines séparations les exposent à d’autres formes de destruction. Protéger consiste donc à décider sous incertitude entre plusieurs dangers possibles, puis à réexaminer la décision à mesure que ses effets apparaissent. L’intérêt supérieur de l’enfant ne peut rester une formule qui justifie la mesure : il doit devenir une hypothèse continuellement confrontée à ce que la mesure produit réellement.
Le contre-dossier donne ensuite la parole à des parents séparés involontairement de leurs enfants ainsi qu’à un médecin vaudois (Suisse) ayant connu de près la problématique de la protection des mineurs. Ces témoignages ne servent ni à mesurer la fréquence des dysfonctionnements ni à établir que toutes les décisions contestées étaient injustifiées. Ils rendent accessibles des dimensions subjectives que les documents administratifs ne décrivent pour ainsi dire jamais : la douleur, le deuil impossible, l’horreur d’imaginer l’enfant dans l’incertitude, la contrainte, la maladie, la désorganisation, l’expérience du temps, l’impuissance, les effets du langage institutionnel, la transformation du lien et la difficulté de contredire une version de soi déjà fixée dans le dossier.
Enfin, le dernier chapitre questionne la suite de l’architecture et donne une forme institutionnelle au Modèle dialectique comparatif des dommages. Il s’appuie sur plusieurs dispositifs étrangers pour distribuer le contrôle entre un Protecteur accessible aux enfants et aux familles, un Collège d’audit réfutatif, un Monitor indépendant et le juge, qui conserve la décision coercitive. Le modèle compare les interventions réellement disponibles, distingue les dommages prévenus, induits, déplacés et rétroactifs, et oblige chaque mesure à regagner sa justification dans le temps. L’objectif est d’instituer la réfutation – cruellement manquante – afin qu’aucune chaîne ne puisse produire seule l’acte, la preuve, la décision et son absolution.
Je reviens alors à la scène initiale. Sur la table, l’expertise porte le sceau d’une institution. Elle formule des diagnostics avec une prudence parfois apparente, puis aboutit souvent à une préconisation susceptible d’orienter durablement la vie d’une famille, voire d’en consacrer la rupture. En face, une mère ou un père tente d’expliquer pourquoi ce texte ne lui ressemble pas, tandis que son corps, son travail, ses dettes et l’absence de l’enfant racontent déjà une autre histoire. La question n’est pas de choisir par réflexe le récit le plus émouvant contre le récit le plus autorisé, bien que le travail d’un clinicien soit principalement orienté sur l’expérience subjective. La question ici, scientifique, est de construire une méthode capable de vérifier les deux récits, de situer chacun dans le temps et de ne pas confondre la souffrance produite par une mesure avec la preuve rétrospective que cette mesure était nécessaire.
C’est de cet écart entre le dossier et la personne que part ce livre. Il ne demande pas à la protection des mineurs de renoncer à protéger, mais de soumettre ses pratiques à une véritable exigence scientifique. Les expertises, les rapports et les décisions exposent rarement les modèles théoriques, les preuves, les incertitudes et les hypothèses causales sur lesquels reposent leurs conclusions. Ce livre demande donc au système d’étudier également ses propres effets, d’examiner ses actes avec la même rigueur que celle qu’il applique aux familles et d’admettre qu’une intervention juridiquement motivée peut néanmoins devenir cliniquement destructrice.
Une science de la protection ne commencera véritablement que lorsque l’acte de protéger cessera d’être son point aveugle. Tant qu’il demeure dans cet angle mort, les dommages qu’il produit peuvent être ignorés, fragmentés, attribués aux familles ou justifiés par l’intention protectrice ; c’est là que deviennent possibles les dangers et les aberrations les plus graves.
